Exponentiel

Elle ouvrit les yeux, la chambre était plongée dans le noir. Les oiseaux s’extasiaient au-dehors. Elle souleva la couverture, posa ses pieds sur le sol et alla ouvrir le rideau. Dans le champ, Paul, le voisin, lui fit signe sur son tracteur.

Emmanuelle Pagano – En résonnance

Elle va venir. Elle est sûrement sur la route. Dans sa voiture une place. A deux on est déjà trop serrés. Trop de souvenirs, trop de malaises. De non dits sans doute. Elle va venir.

Ta maman va arriver, on l’a appelée ce matin.
Je n’ai pas eu la force de dire à l’infirmière que non, elle n’allait pas venir. Enfin si, mais mal à l’aise. Pleine de souvenirs et de doutes. Je ne l’ai pas dit. C’était trop tard de toutes façons.

Vous vous rappelez ce qui s’est passé ?
Etrange ce soudain vouvoiement. C’est vrai que je fais plus que mon âge. C’est toujours moi qu’on envoie acheter l’alcool.

Ce sera au soleil

Si un jour je déménage ce devra être au soleil
Dernier étage sous les toits sous l’étoile
Au soleil

Tu me manques

Septembre, le 13 exactement, je suis partie. Je t’ai quittée, je me suis envolée. Encore une fois. Je n’avais pas passé 10 jours dans tes bras que je repartais déjà. Pas très grande classe. Ça fait quoi un an, plus d’un an je crois que je le répète à tout va, à tout le monde, à moi : j’ai besoin d’une pause, il faut que je parte. Mais dans la lumière des soleils qui se lèvent, quand j’entends les feuilles des arbres bruisser sous ma fenêtre, quand je flâne au bord du canal, que j’achète une glace dans les petites rues de Neukölln, que nous buvons des verres jusqu’à pas d’heures au milieu du parc en bas, je te souris, et je me perds dans le vert des feuilles, l’air bleuté du froid qui revient, la neige qui frappe à ma porte, les gravillons qui emplissent l’appartement, je t’aime et je te hais, quatre ans que ça dure. Il paraît que la passion s’estompe, se transforme… Je ne sais pas.

Ne pas me chercher

Tu crois que c’est qui qui allume le feu chez toi, qui tue des gens à coup de poings malveillants, te tatoue encore et toujours, te fait hurler dans tes rêves? Faut pas me chercher tu le sais.

Parole d’objet

Je crois qu’elle ne m’aime plus. Elle ne m’a pas souri depuis des jours, cinq, j’ai compté. Cinq jours qu’elle ne m’a pas touché. Est-ce que c’est moi ?

A la lune

J’ai demandé à la lune qu’elle me donne un corps de pierre.
Un galet dense dans la main. Aux contours si beaux si purs si bruts qu’ils couperaient les mains de ceux qui serreraient trop forts.
J’ai demandé à la lune de m’ôter ce corps d’éponge.
Je lui ai dit de me retrouver sur la plage, à l’heure où les étoiles profitent de l’instant pour filer discrètement.
Je me mettrai nue. Je m’enlacerai. Et je presserai. Fort.

En Fanfare

Entre nous ça a commencé en fanfare. On peut le dire. Tous les dimanches de ces trois mois passés à Toulouse. Tous ces putains de dimanche matin, les tambours, le trombone, et ta trompette, ta putain de trompette. Tous les dimanches sans exception. Même quand il a plu à verses cette première semaine d’octobre, quand je me suis couchée à l’heure du soleil levant en pensant, au moins ils ne joueront pas demain. J’avais tort. Vous avez joué, pas peur du vent, pas peur de la pluie, pas peur des sceaux d’eau que je rêvais de balancer par la fenêtre. Et puis il y a eu ce dimanche matin où je suis sortie acheté le pain. Quand j’ai ouvert la porte tu étais là. Ta trompette à la main. Je te l’aurais fait bouffer.

Coeur, Corps, Esprit

Je suis au plus près de sa peau. Je suis couleur chair il paraît, c’est ce qui était écrit sur l’étiquette quand elle m’a acheté. Elle m’a acheté parce que je suis chaud. Ca aussi c’était marqué sur l’étiquette. Pourtant je suis très fin, je colle à la peau, léger comme une plume. Si fin que lorsqu’elle a froid je ne sais retenir ses seins qui pointent. Si près du corps que l’hiver j’ai remplacé tous ses soutiens-gorge, même quand on prend les routes cabossées à vélo. Les pistes cyclables en relief dont les racines font vibrer la selle et la dynamo. Je suis doux, je l’enserre et la protège, du froid, de tout. Je la câline et la caresse, je me fonds sur sa peau rosée d’hiver. Elle m’adore.

Portrait Chinois

Si j’étais un âge de la vie je serai l’enfance parce qu’on me l’a volée et depuis elle me hante.

Si j’étais une couleur je serai l’indicible parce que j’en vois trop et elles n’ont pas de nom, le français me limite.

Si j’étais un vêtement je serai une robe dont le tissu volerait au vent parce que j’aime trop les frissons quand l’été est brûlant.