30 janvier 2015

Pourquoi je pense en radiateurs

process
©Le Berlinographe

Troisième soir. Quatrième ouverture du document Word. Troisième soir. Parce que ça ne marche que le soir. Fait chier. Putain ça complique les choses. J’ai cru que c’était une question de temps disponible. Mais ce serait trop simple. Je me fous bien d’avoir trois, quatre heures devant moi, c’est une nuit qu’il me faut. C’est la certitude que je ne ferai rien d’autre. Que je m’y consacre totalement. Que je m’y plie, m’y soumets, esclave de moi-même. Esclave de mon année à mâchouiller mes émotions, à les organiser en chapitres étranges, en verbes à l’infinitif. Esclave de cette année à écrire ce roman dans ma tête. Si le premier m’est tombé dessus en trois heures cumulées, celui-ci a mûri lentement. Le premier était un orage, celui-ci est un fruit. Le premier était un bordel de sensations adolescentes fébrilement alignées en phrases. Celui-ci se veut chocolat de dégustation. Amer à 98 %.

Troisième soir, et mêmes émotions. Connues désormais. Je m’y soumets, avec résignation, et un certain plaisir tout de même. Sadique et masochiste à la fois donc. Cette montée progressive, trois jours que je sais que jeudi soir, j’écris. Parce que vendredi je ne travaille pas. Alors je peux bien me défenestrer trois fois dans la nuit, j’aurai le temps de dormir demain. La journée passe et je me dis que finalement je ne suis obligée de rien, j’écrirais bien si je veux hein. C’est pas parce qu’on a rendez-vous que je lui dois quelque chose, je peux me rhabiller au dernier moment et m’en aller, merde. Sauf qu’au fond je sais très bien que j’ai très envie de me déshabiller, être à nu, à fleur de peau, me lancer dans la nuit. La nuit justement, est tombée depuis longtemps, c’est presque l’heure de renoncer, c’est presque trop tard. D’ailleurs, vu l’heure, si je commence maintenant je n’aurais pas fini avant… fouuu… et demain je serai fatiguée. Toute la magie est là à vrai dire, c’est presque. Et l’envie me démange, elle est trop proche pour l’ignorer, c’est maintenant que tout se joue, mais les dés sont pipés. Je ferme mes mails, je ferme la porte, je monte le chauffage, m’enroule dans ma couverture, à la lueur de deux bougies j’éteins mon ampli, branche mon casque, m’assieds, lance la musique, relis les dernières pages.

Troisième soir. Je jette encore un œil aux bougies, je jette encore les doigts vers mon téléphone, lis un message, mais ne réponds déjà plus. Progressivement je m’enfonce, écris les premiers mots, et ça vient, ça monte, ça vient. Une heure plus tard c’est là, je suis au plus haut, là-haut sur le fil, équilibriste, sans filet, sans rien, nue sur mon fil, balance entre terreur et plaisir, j’écris, lève les yeux, souris toute seule. Je suis partie. Je tremble à peine. Léger, très léger tremblement. Et cette sensation, ces frissons qui se concentrent au fil des minutes, se regroupent, se saluent, complotent en mon sein, dans le creux là entre mes seins, enfin un peu en dessous, l’estomac finalement. Cette même sensation qu’une pilule qui fond, qui crépite, se dilue, explose. Mais parce que le corps est de loin supérieur à ces merdes, cette sensation dure, s’éternise, m’emporte, je surfe sur cette vague qui ne s’arrête plus, dévale la pente, trempée de mots, cours sur le fil, vertigineuse chute libre. Et puis soudain c’est trop. Je ne peux plus écrire. C’est trop, je suis trop proche, je n’ai plus le recul, c’est moi, je me fracasse dans le miroir tendu par mes phrases. Des éclats de verre plein les yeux. Merde je vois plus rien. Je mets un point. Ferme l’écran. En tâtonnant, je retire un par un les morceaux de miroirs brisés, pour peu qu’on soit vendredi prochain –le 13, me voilà bien. Les pose au sol, à peine digérés. Passés au travers de mon corps par deux fois. Ca dure une heure, enfin deux. Ce soir j’ai fini tôt. Surprise, il n’est même pas minuit. Je serai peut-être au lit dans deux heures, et en même temps je ne sais pas.

Troisième soir. Et premier soir où je sais ce que j’aimerais faire pour redescendre. J’aimerais m’appuyer contre le radiateur de quelqu’un d’autre. Dans un autre appartement. A quelques pâtés de maison. Mmmm. Moue dubitative. Mauvais plan ça. Parce qu’on peut pas dire que le radiateur de l’appartement auquel je pense soit très près du sol question rapport à la réalité. Assez ésotérique en fait. Pour peu que j’y aille maintenant je risquerais de prendre appui sur l’épaule de son propriétaire. Mmmm. Et si c’est le cas, je pense que je ne suis pas couchée. C’est bien la peine de finir tôt. Merde.

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Commentaires

René Jackson Nkowa
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Tu commences ton livre. Puis embardée: billet de blog. Et après, retour sur le "droit chemin" ? ;-)