Parce qu’il est bon d’applaudir

25 février 2014

Parce qu’il est bon d’applaudir

Hangar bordélique aux tapisseries musicales
©Le Berlinographe

Je suis la seule à hocher la tête et je m’en fous. A balancer mon pied et je m’en fous, à bouger, d’avant en arrière, à bouger, au son, au rythme. Au bruit qu’ils font tous les trois ensemble. Au bruit. A quel moment le bruit d’un instrument se fait mélodie, à quel moment le bruit de trois instruments se fait morceau, se fait musique ? Se fait bonheur, bien-être, sensation, se pose dans l’air, volette, m’atteint moi, ma jambe, ma tête, pourquoi moi, pourquoi Léa, et pourquoi pas ce vieux monsieur au béret noir un peu plus loin.

Entente. Voilà ce que m’apprend le concert de jazz de la Konzertflügel ce soir. Entente, prémisse nécessaire à l’harmonie. Voilà ce que j’apprends ce soir. Et voilà qui éclaire mon samedi soir dernier. Si l’entente est nécessaire au partage, le partage n’en découle pas toujours, et l’harmonie non plus. Conséquence. Et de là au déséquilibre il n’y a qu’un son discordant. Un regard qu’on rate, un geste qu’on ne voit pas, occupé à ses notes, aveuglé par ses cordes. Trois merveilleux musiciens ne livrent pas toujours une belle mélodie. Trois amies, belles amies perdent parfois leur sourire. Suffit d’un regard qu’on rate, d’un geste qu’on ne voit pas, d’un chemin qui s’égare. Se sentir seule au fond d’une cave à Neukölln, parce que soudain nous ne parlons plus le même langage Léa et moi. Se sentir seule au Golden Gate parce que Mathieu n’ouvre plus yeux. Se sentir seule sur le canapé d’un Cross qui n’a aucune idée de quoi répondre à une femme agressée. Et puis soudain, un jeudi soir comme les autres devient un jeudi soir merveilleux. Parce que les belles personnes, le bon vin, le bon endroit. Tout s’assemble, tout s’écoute et se répond. Sans vide, sans fausse note, accord parfait. Des trois musiciens, de leur public et leur musique, de Léa et moi, nos chaises disparates, nos verres de vin, et la salle qui nous parle aussi. Surtout la salle. Hangar bordélique aux câbles tendus et lampes de fer, tapisseries musicales, morceaux de piano sur le béton. Alors que tout appelle à la dissonance, le moindre désaccord se fait accord parfait. Du moins pour moi. Si fortement balancée entre ces sons je ne tombe pas de ma chaise, si fortement malmenée par ces sons je souris cependant, les larmes viennent et repartent, je pense à mille choses à la fois, transportée. Premier baiser de Thomas, au bas de mes escaliers, première leçon de piano, l’avion qui décolle et moi dedans, Léa, jolie Léa et sa jambe qui tremble, le bois, le bois de ma table à écrire. Et le son du crayon sur le papier, quatrième musicien dans ma mélodie à moi. Et Léa qui avale une gorgée de son vin, cinquième musicienne de notre groupe. Et la lampe qui grésille, sûrement, et le souffle du chauffage, combien sommes-nous finalement à jouer ce soir, à savourer ce soir, à aimer quelque part, à rougir de plaisir et à fermer les yeux. Vous avez raison d’applaudir, allez-y, allez-y, parce qu’on n’applaudit pas tous les jours. Et parfois on devrait. Applaudir.

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