27 juillet 2015

Parce que quelque chose cloche

pensive
©Le Berlinographe

-Tu es pensive.
-Oui. Pensive oui. Un peu perdue.
-Perdue où ça ?
-Perdue dans mon monde, mon autre monde. Celui qui règne sous ma peau. Celui où l’on s’est rencontré. Et en même temps je me rapproche de l’épiderme, je me rapproche de l’extérieur, de la réalité, et j’ai peur.
-Peur de quoi ?
-Peur de revenir dans cette réalité, et de ne pas pouvoir t’y faire de place.
-C’est quoi la différence entre ton monde et la réalité ?
-Dans ce monde sous ma peau, tout n’est qu’émotions, frissons, sensations. Quand je regarde ton piano, je vois le bois, je vois les notes, je vois la musique, la potentielle musique qui en réchappe, je vois la douceur du bois, je vois l’excitation du pianiste, je vois l’histoire, je vois le poids, je sens le poids, je sens la lourdeur des touches, le grincement des cordes, je vois, j’entends, je sens tout ça à la fois, en une seconde, et tout est flou, toujours flou, mon esprit flotte tout autour, je ne suis jamais vraiment sur mes pieds.
Dans la réalité, je vois le piano.

Ses mains continuent de courir sur mon corps nu. Allongés sur le tapis du salon, je ne sais plus distinguer ses jambes des miennes, ses bras des miens, son souffle dans mon cou, son nez contre ma peau, je fixe le plafond. Les livres de sa bibliothèque, le bois du piano face à moi.

-Je comprends. Tu me l’as déjà dit.
-Oui. Je l’ai dit et le pense, continue de le penser. Tu es mon alter ego. Nous sommes parfaits l’un pour l’autre, l’un avec l’autre, une vraie pub pour jeans de marque. Quand nous nous embrassons le monde s’arrête, quand nous faisons l’amour l’orage déchire le ciel, quand tu me frôles je frémis comme jamais je n’avais frémi, quand je te vois devant moi je fonds, pourrais te contempler pendant des heures tellement tu me plais, et pourtant je ne peux imaginer t’avoir dans ma réalité. Tu es ce moi qui me hante, m’obsède, me passionne et me fait peur. Tu es ce moi, miroir de ce moi, miroir d’un noir qui s’est fait gouffre trop de fois.
Et pourtant je suis là, allongée nue sur ton tapis, dans tes bras. Et pourtant je suis là, dans ton appartement depuis quoi, trois semaines maintenant. A porter tes pulls minces sur mes culottes de fille. A prendre mes douches contre ta peau, à m’endormir dans tes bras, à manger tout près de toi, à travailler sur ton bureau de bois, à rêver avec toi.
Et pourtant je suis là et je ne me l’explique pas.

Quelque chose se fait contre ma volonté je le sais. Mon corps me parle. Mes doigts se déchirent, la nuit j’entends le sang ruisseler de mes mains sous mes ongles qui creusent et creusent encore. Le jour mes vieux démons m’obsèdent, hier j’avais la tête dans les toilettes. Vieux souvenir qui se réveille. Ce matin j’ai presque pleuré devant le petit déjeuner.
Quelque chose ne me convient pas, ne convient pas à mon cœur, mon corps, mon esprit, mon âme, quelque chose putain mais quoi !
Est-ce parce que tout ça va trop vite ? Est-ce parce que non, vraiment, non je ne veux pas être avec toi, comme je le dis et le répète depuis des jours, des semaines. Est-ce parce que tu me rappelles tout ce noir en moi ? Ou pas. Parce que soudain, certaines choses s’imposent à moi. Tu habites ici. A Berlin. Et tu n’as pas prévu de partir demain. Et moi non plus. Toute cette passion, cette exclusivité, cette course contre la montre ne veut alors plus rien à dire ! Et si c’était le début de quelque chose de stable ? Enfin ! Et si toi, symbole de l’instabilité, tu étais finalement ma stabilité à moi ? Est-ce ça qui me fait si peur ? Je n’en sais rien. Merde, je n’en sais rien. Quelque chose cloche et je ne sais pas quoi. Et ça m’énerve. M’obsède. Noircit mes jours.

Dans quelques minutes je viendrai te réveiller, il est l’heure pour tous les deux de partir travailler. Je me glisserai doucement dans ta douce chambre, sous tes douces couvertures, et je regarderai ton doux visage d’enfant. Je sourirai devant ce visage, ce corps que j’ai tant désiré, depuis la première seconde, à notre rencontre, il y a six mois de cela. Je déposerai un baiser sur ta peau, tu ouvriras les yeux, me serrera contre toi comme on serre une poupée, dans cet amour désespéré qui nous anime. Dans mon oreille tu souffleras à quel point je suis belle, je te serrerai plus fort. Tu souffleras à quel point tu es bien, je réprimerai mes larmes, ma rage de ne pas comprendre ce qui me met en nage depuis trois nuits. Ta beauté. Ma rage. Ton bien-être. Ma tristesse. Ta folie. Ma peur. Tes angoisses. Mon angoisse. Notre amour.

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