Schillingbrücke

Tous les baisers du monde.

Les portes s’ouvrent, nous entrons. Voilà deux heures que nous marchons. Enfermés à présent dans cette minuscule pièce mobile, à un pas l’un de l’autre, immobiles quant à nous. Etrange comme notre proximité se sent désormais. Deux heures que j’avance pourtant à ses côtés, maintenant gênée de me trouver si près. Les murs sont gris, le sol aussi. Mes yeux ne savent où s’accrocher. Mes chaussures feront l’affaire. Où m’emmène-t-il bon sang ? Les surprises annoncées à l’entrée d’un hôtel me laissent méfiante. Je lève les yeux furtivement. Un sourire est dessiné dans ses yeux. Le même sourire qui se glisse de part et d’autres de ses lèvres depuis que je l’ai retrouvé. Je n’aurais pas du le serrer si fort dans mes bras. Et puis merde j’en avais envie. Et c’est vrai oui c’est vrai qu’avec lui je me sens bien. Sereine. Reposée. Et vivante. Tellement vivante. L’oiseau de malheur a enfin trouvé une branche où s’accrocher. A ses côtés je suis un arbre, solidement enraciné, les bras dressés vers le ciel, des centaines de bras curieux, prêts à sentir, toucher, être touchés, échanger… Je m’accroche à mon appareil comme pour me protéger de cette soudaine intimité. Il baisse ses yeux sur mes doigts, son sourire glisse sur ses joues, les étirent. L’effet est immédiat. Mon corps crispé s’apaise. Mais jusqu’où monte-t-on enfin ? J’ai froid. Deux heures que nous bravons le crépuscule blanc. Mon appareil est lourd de souvenirs. Il a tenu sa promesse, il m’a emmenée à travers les champs désertiques de la ville couleur, sa ville, mon repaire. Il a tenu sa promesse.
A quoi joue-t-il maintenant ? L’hôtel où nous sommes n’a rien d’un club, d’un squatt ou d’une usine abandonnée. Je ne vois ni rat, ni tag, ni bout de ferraille où s’écorcher dans ce palace doré. Les portes s’ouvrent. Mes doigts se crispent davantage sur l’appareil froid. Mes deux pieds s’engagent dans son sillage. Force d’attraction que je ne m’explique toujours pas. Les numéros défilent, le sol moelleux aspire le claquement de mes bottes, les murs chauds avalent les battements de mon cœur. Il tourne, je le perds un instant des yeux. Je tourne à mon tour. Et souris.
J’ajuste mon appareil. La vue est magnifique. Appuyé contre le mur il roule une cigarette, l’allume. J’épouse tous les angles de vue.
« Quand je travaillais là je venais tous les soirs après mon service, fumer une clope ».
Je lui souris. Le balcon n’est pas plus grand que l’ascenseur. Intimité désormais délicieuse.
Je me penche, libre, prête à m’envoler. Je déploie mes ailes, solidement attachée à ses pieds. Je plonge, la ville m’accueille. Et cela vaut tous les baisers du monde.

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