De l'émeraude au citron

Ce texte a été écrit et lu à l’occasion de la troisième Lesebühne / Scène pour lire organisée par le Réseau des autrices de Berlin. Thème de la soirée : La vie des plantes.

Dans la Choriner Straße tout en haut un tapis vert sur le trottoir. Matelas de feuilles. La vigne vierge s’est effondrée. Le mur est encore tatoué de gris là où, des mois durant, les lianes accrochées. Comme un calque. Comme un dessin à la craie. Tout droit et puis la courbe au-dessus de la vitrine du bijoutier. Tapis de feuilles non matelas de feuilles sur le trottoir. Lourdes les lianes, les tiges. Épaisses les feuilles. On aimerait s’y lover. Y faire l’amour. S’agenouiller pour y plonger les mains. S’enfoncer jusqu’aux coudes.

Je me demande si elle savait, la vigne. Si elle savait qu’elle allait tomber. Si elle a senti ses vrilles, lentement, se détacher du mur. Si elle l’a su quelques secondes avant de s’effondrer, ou si depuis longtemps déjà elle se savait condamnée. Peut-être au premier jour. La première fois qu’elle s’est tissée au mur. Peut-être a-t-elle senti la froideur du crépi, ses ventouses ne sont jamais parvenues à s’y coller totalement. Peut-être qu’elle n’en savait rien. Peut-être a-t-elle chuté, comme ça, brusquement, sans prévenir, sans se prévenir, ça arrive.

Il m’a prévenue. Il a dit je disparais pour quelques temps. Entre nous c’était doux, ça sentait bon, ça poussait droit, puis courbe, assez vite courbe, puis ça s’est effondré. Mais pas sans prévenir, non, il m’a prévenue, je l’ai prévenu le premier soir déjà. Déjà ce Nous, cette esquisse de Nous, je savais qu’elle ne pousserait pas bien, pas droit, que tout s’effondrerait un jour, brusquement.

Le soir tombe et la lumière avec lui. Sur le mur, sur le trottoir, à droite de la vigne, ça jaunit. Les feuilles à la limite, dans l’ombre, restent vertes. Je me retourne. Entre les immeubles de l’autre côté de la rue, un vide où le soleil se coule. Une table de ping-pong, un groupe de pas très jeunes qui jouent, une caisse de bières sur un banc, un halo doré dans le fond.

Je me poste au bout de la vigne, dos au mur, et glisse dans mes yeux ce dernier rayon du jour. Ça pique. Ça mouille. Dans cette lueur délicate je réalise soudain que la vigne à mes pieds, elle savait ce trou de l’autre côté de la rue. Elle sentait, le soir, le soleil. Elle voulait qu’il se couche sur elle. Le rose des couchers de soleil. Bégonia, mauve glycine parfois. Dégradé de violette.

Je lui ai tant parlé de ces couchers de soleil. J’aurais aimé qu’on les regarde ensemble. Cet été. Où tu veux. Berlin ou Copenhague, où tu veux. Où tu aurais voulu. Où il aurait voulu. Mais il a disparu.

Je regarde la vigne, regarde le mur, le tatouage sur le crépi trop dur et m’interroge, m’inquiète. Le soleil continue sa descente mais les feuilles, toujours dans l’ombre, toujours vertes. Elle aura donc chuté avant de l’avoir vu, le ciel, et son premier coucher de soleil.

Je me dis qu’elle est allée trop vite. Elle a poussé trop vite. L’esquisse d’elle-même, son ombre sur le mur s’éclaircit à mesure. Noir au plus près du trottoir, gris clair en bout de vitrine. Trop vite, trop courbe, trop pressée d’attraper ce rayon, son rayon, son coucher. Elle n’a pas eu le temps de se muscler. Trop minces les lianes. Les vrilles trop délicates et les ventouses pas bien fixées. Sans doute n’avait-elle pas envie d’attendre.

Je n’avais pas envie d’attendre. Je sais qu’on est allé trop vite. Pas eu le temps de prendre le soleil ensemble. Pas même eu le temps de prendre sa main. Trop vite.

Ce soir, demain matin au plus tard, la vigne aura disparu du trottoir. Mais la trace restera sur le mur, un temps, comme la colle sur la peau quand le sparadrap arraché.

Lui et moi sur ma peau comme un sparadrap arraché. Ce Nous trop bref collé en pensées. Dans mes narines une odeur de brûlé.

La vigne soupire. Ni remords, ni regrets. C’est dans le bruissement de ses feuilles, dans la quiétude avec laquelle elle repose sur le trottoir. Pas humide, pas pleuré.

Je n’ai pas pleuré quand il s’est arraché de moi. Depuis seize jours je caresse le dessin de ses muscles sur les miens. Comme à la craie. Dans mes cheveux ses mots comme des ventouses accrochés. Je m’allonge sur le trottoir.

Les minutes passent et les voitures aussi.

Je me relève, en face on décapsule de nouvelles bières. Je tourne la tête vers la vigne, plonge mes mains dans le vert, mes doigts s’y perdent, tâtonnent, s’accrochent aux lianes et puis je tire. Mon corps se déplie, à nouveau sur mes pieds je tire en reculant. Un mètre, les feuilles une à une s’illuminent et se dorent, de l’émeraude au citron, deux mètres, la lumière du couchant sur les tiges, les nervures, vert menthe, jade, amande, bouteille, olive, trois mètres, je lâche. La vigne frémit, une brise caresse ma nuque, les feuilles balancent. La vigne scintille. La vigne danse.

Je me rassois sur le bord du trottoir, mon tee-shirt se soulève, les vrilles grandissent dans mon dos, les ventouses sur ma peau. Un papillon tardif se pose sur mon genou. La vigne murmure : quoiqu’il arrive, tu nous as nous.

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Auteur·e

julietirard