Le bain

Elle avait réussi à le mettre dans un bain. Il détestait les bains. Il avait toujours détesté les bains, et voilà qu’il était nu dans l’eau trop chaude qui bientôt serait trop froide. Elle parlait, elle lui posait des questions, il répondait mécaniquement, en partie absorbé par la température de l’eau trop tiède, en partie concentré sur son sexe avec lequel jouait le pied de M. Il avait peur qu’elle glisse. Ça glisse une baignoire. Elle pourrait glisser, dévaler vers lui, et son talon viendrait s’écraser sur ses testicules. Quelle horreur. Il avait eu assez d’accidents de la sorte dans sa vie. C’est pour ça qu’il n’aimait pas les fellations d’ailleurs. Lors de sa toute première expérience déjà, bien qu’il rêvait depuis longtemps de la moiteur de la bouche des filles, il avait peur, comme tous les hommes, de leurs multiples stalactites. En plus il avait toujours été un garçon craintif. Sans doute le fait d’avoir grandi entouré de femmes, couvé, effrayé par tous leurs charmes. Sa première pipe, c’est Colette Paul qui la lui avait faite. Colette Paul c’était la fille du curé du village normand dans lequel S. avait grandi. Mortrée. Une toute petite ville avec beaucoup d’églises. Colette Paul en fait c’était la nièce du curé, mais tout le monde savait que c’était sa fille. Tout le monde savait parce qu’il n’avait pas pu s’empêcher de demander à ce qu’elle s’appelle comme sa Sainte préférée, sa mère. Colette l’avait pris par la main à la sortie du catéchisme et l’avait conduit près des sources. Dans cet endroit mystique, à la naissance de tout, Colette avait déboutonné son pantalon de velours et l’avait pris dans sa bouche. Puis au moment où, enfin, il se détendait, oubliant les fourmis qui lui mordaient les doigts — il avait les deux mains plantées dans la fourmilière, Colette, la bouche travaillant autour de son sexe plus dur que jamais, prêt à jouir, raclant sa gorge, éternua.

— Et pourquoi tu n’aimes pas les bains d’ailleurs ?

T. sursauta. Il porta immédiatement la main à son sexe désormais empli d’une douleur sourde, mais rencontra le pied de M. Il s’en dégagea mine de rien, essayant de ne pas la vexer.

— C’est parce que tu n’aimes pas te détendre ?

— Je n’ai pas besoin de me détendre.

­— Ha ! C’est la meilleure.

— Je fais des maths si je veux me détendre.

— Pourquoi avoir une baignoire alors ?

— Je n’ai pas choisi d’avoir une baignoire.

— Ta femme prenait des bains ?

— Ma femme n’a jamais vécu ici, tu le sais.

— Mais elle prenait des bains ?

— Je ne sais pas, sans doute oui.

M. eut l’air pensif, mais il savait qu’elle pouvait continuer des heures avec ses questions. Elle nourrissait une certaine obsession pour son passé, comme si elle cherchait à le cerner, plus qu’à le connaître. Il n’aimait pas vraiment cela. Pourtant il répondait machinalement, comme un enfant. Elle regarda le carrelage plus attentivement, cherchant sans doute le moyen de poser le plus habilement possible la question qui la démangeait.

­— C’est donc le bain le problème, pas moi.

Son regard fixait à présent son sexe mou. Il n’avait jamais su lire les gens, mais à quarante-deux ans – quarante-trois, il savait reconnaître les moments où il aurait dû maîtriser cet art. Il avait suffisamment entendu les mots « moi » et « problème » dans les phrases prononcées par Anne pour savoir que là, justement, il aurait dû savoir quoi répondre. Il porta à nouveau la main à son sexe, instinct de protection.

— À quoi tu penses ?

— À ma femme.

Merde, se dit-il en voyant les yeux de M. se figer dans les siens. Mais elle aussi commençait à le connaître. Il avait d’ailleurs la désagréable sensation qu’elle le connaissait bien mieux qu’il ne la connaissait lui. Il aurait bientôt la très désagréable sensation qu’elle le connaissait mieux qu’il ne se connaissait lui-même. Mais à ce moment-là, dans cette eau définitivement froide, ce n’était pas encore le cas.

— Je n’aime pas les bains car je n’aime pas ne rien faire. Si je suis immobile, c’est que je suis en train de faire des maths. Donc il me faut un crayon, un papier, comment veux-tu que j’écrive dans une baignoire ?

— Tu ferais tout tomber dans l’eau.

— Exactement. Et puis l’eau c’est pas un endroit dans lequel on peut se concentrer longtemps. Elle change tout le temps.

— C’est le changement qui t’angoisse ?

— Non ! Tu le sais, je ne travaille jamais à mon bureau.

— Tu travailles en espionnant les gens dans des cafés.

— Je n’espionne personne. J’ai besoin du bruit ambiant. Et j’aime regarder par la fenêtre.

— En fait il te manque une fenêtre dans ta baignoire.

— Voilà. Place une fenêtre là, il dessina un rectangle sur le mur, et vide l’eau !

M. souleva son corps de quelques centimètres. Ses seins d’adolescente pointaient vers le ciel au moment où le niveau de l’eau commença à descendre. T. lui sourit.

— Allez viens minette, tu as froid.

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