J’infuse

Je suis rentrée avec l’odeur du cheval dans les narines. J’ai pris une douche et sous la douche je la sentais encore, cette odeur. Je me suis frottée fort, fort au savon noir, celui qui sent la fleur d’oranger. Celui que je passe avec délice sur mes tempes, que j’aspire à plein poumons, parce qu’il sent la navette de Marseille, parce qu’il me rappelle la pompe à l’huile de Noël, parce que quand je me rince le visage avec ce savon noir, je vois ma grand-mère, la nappe orange provençale, j’ai le goût du sourire de ma mère qui me regarde par-dessus sa tasse de thé brûlante, le goût des fruits confits et du nougat blanc. Je me rince dans le souvenir et dans la mousse je vois le reflet des navettes et les images de celles qui m’ont aimée, mais reste l’odeur du cheval, du foin, de la poussière, de la poussière oui. Car c’est la poussière qui s’est blottie dans mon nez. J’ai beau sortir mes bottes, mon pantalon, ma bombe et tout mon matériel, ma chambre sent l’écurie, la cuisine sent l’écurie, et sous l’odeur de la navette croquante, le cheval, toujours. La poussière blottie dans mon nez jusqu’à demain. J’aimerais me moucher mais je n’ose pas. Parce que c’est une odeur qui me plaît, m’écœure et me rassure. L’écurie. Le souffle des chevaux qui attendent, les yeux de cette jument baie qui me guette, le nez dans la mangeoire elle me guette, et je pose mon front contre la barrière, je la regarde moi aussi, je lui souris. Que j’étais bien là-haut, sur son dos, entière, moi-même. Pour une fois moi-même avec l’autre, l’autre qui n’est qu’un cheval certes, mais qui est un autre, sensible, aussi sensible que moi d’ailleurs. Un autre avec deux oreilles qui m’écoutent, deux yeux qui me regardent, pour qui je suis comme je suis, une poitrine remplie d’air et une envie, une envie sans faille. Mon envie. Que j’étais bien là-haut, que j’étais bien là-bas, et ici, noyée d’eau chaude. De foin, de navette et d’eau chaude. J’infuse. Et j’adore ça.