Parce que c’est une histoire de route

22 juillet 2015

Parce que c’est une histoire de route

route
©Le Berlinographe

Finalement il n’y a pas eu de combats. Pas eu de vainqueurs ni de vaincus. Enfin je crois. Quelque part nous sommes tous trois tristes et déçus à la fois. Il n’y a pas eu de combats. Plutôt une histoire de route en fait. Une histoire d’auto-stoppeurs.

Depuis toujours je suis sur la route, ma route, nationale, je serpente entre les arbres, les ravins, les fossés, je me fais des frayeurs parfois. J’étais sur une toute petite route de montagne quand je l’ai rencontré, l’homme aux mille équations. Une toute petite route de montagne, effrayante, entre ravins et falaises, je manquais mille fois de me planter, chuter, m’écraser au fin fond d’une vallée noyée. Mais je l’ai rencontré, auto-stoppeur. A deux nous avons pris la route qui rejoignait le village, intersection, nous sommes descendus, à toute vitesse nous sommes descendus, avons regagné la vallée, ralenti en traversant le village, puis accéléré, et au moment de prendre l’entrée d’autoroute il est descendu. Je suis restée là, plantée là, porte ouverte, attendant de savoir s’il remonterait ou non. Je suis restée là, dangereusement là, dans le virage de l’entrée d’autoroute à l’attendre. Attendre qu’il se décide. Attendre qu’il cesse de me regarder avec ses yeux d’indécis. Qu’il remonte en voiture ou parte au loin, à travers champs. Et puis l’heure est venue. Le soleil a décliné là en face, il est venu frapper mes yeux à travers le pare-brise, soleil couchant des journées sur la route. J’ai fermé la portière, aveuglée. J’ai entendu ses poings frapper contre la vitre, j’ai senti la voiture trembler sous ses cris. Mais j’ai fait demi-tour. Dangereusement demi-tour, sur cette entrée d’autoroute. J’ai regagné la nationale, intersection, encore et toujours. C’est là que je l’ai vu, mon loup. Mon loup aux yeux brillants. Il m’attendait. Il m’a regardée droit dans les yeux. Droit dans mes yeux aveuglés de soleil. Cette fois c’est moi qui suis sortie. Un pas, deux pas, d’autres pas encore m’ont guidée à l’orée des bois, mon loup, féroce et tendre à la fois.

J’ai repris la route. La nationale, celle qui serpente entre les montagnes, les forêts, les bois. J’ai repris ma route. A contrecœur je dois le dire. J’aimais l’idée d’aller vite, très vite, vers l’inconnu, tourner le dos au soleil qui se couche, conduire vers l’est, très à l’est, où le soleil se lève bien plus tôt que chez nous. Mais j’ai repris ma route. Je ne suis ni triste, ni déçue, ni heureuse, ni rassurée, ni emmerdée, ni rien. Je flotte, comme à mon habitude je flotte, je me laisser bercer par les jours qui se lèvent et s’éteignent, je ne sais pas quel jour on est, je ne sais pas l’heure qu’il est, je ne sais pas où je vais. Je roule. Je suis. Je suis la route. Je suis la brise. Je passe ma main par la fenêtre et je touche le vent. Me laisse porter par le vent. Me laisse porter par chaque molécule autour de moi. Je me laisse. Me lasse. Passe mon tour et suis la route. Je suis. C’est tout.

Parce qu’il y aura d’autres auto-stoppeurs, d’autres routes, d’autres entrées, d’autres sorties d’autoroute, parce que je vais rire, je vais pleurer, je vais m’en vouloir, me haïr et m’adorer, les haïr, les adorer, les aimer peut-être, aussi. Parce que je ne regretterai jamais, non jamais, d’avoir écouté mon cœur, parce que je ne regretterai jamais de repartir sur la route, toujours repartir sur la route, quoiqu’il arrive, ne jamais s’arrêter, non jamais. Je prendrai parfois à gauche, parfois à droite, je ferai demi-tour, mais jamais je ne m’arrêterai. Jamais je ne m’arrêterai, si ce n’est pour descendre de voiture, en haut de la colline, entre la Sainte Baume et la Sainte Victoire. Si ce n’est pour descendre de voiture en haut de cette colline, et regarder le soleil se coucher là-bas, caresser chaque village, chaque pin, chaque cigale de ses rayons brûlants. Si ce n’est pour descendre de voiture, se laisser embrasser, enlacer, se serrer contre le torse d’un (e) autre, un (e) autre qui à ce moment-là, en haut de cette colline, aveuglé (e) par le soleil bouillant, regardera dans la même direction.

Parce que je sais d’où je viens, jamais je n’aurai peur de ne pas savoir où je vais.

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Commentaires

Mélu
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J'ai regretté, moi. Tu sais... Regretté d'avoir suivi mon cœur,regretté d'être sortie de la voiture, regretté d'avoir hésité trop longtemps, regretté d'être partie à pied, direction soleil couchant, regretté de ne pas avoir fait demi-tour, regretté de ne pas avoir pris l'auto-route. Vraiment regretté. Amèrement regretté. Le problème des erreurs c'est qu'elles ne se savent pas erreurs lorsqu'elles sont commises. Le problème du cœur c'est qu'il ne voit que ce qu'il veut voir. Ne voit pas ce qui le contrarie. Prétentieux petit muscle qui pense tout savoir mieux que les autres. Qui se trompe pourtant. Comme tout le monde.
Il était beau, tu sais, mon conducteur. Celui qui m'avait accueillie dans sa voiture à l'entrée du col. Nous avons roulé longtemps ensemble. Longtemps. Je l'aurai suivi je crois. Pourtant je suis partie. Prétentieux petit muscle. Qui croit savoir. Et me trompe, pourtant.
Et j'ai peur, tu sais. Oui je sais d'où je viens. Je me souviens de chaque virage de ma route tumultueuse. Pour chaque intersection je peux expliquer pourquoi j'ai pris à gauche ou à droite ou tout droit ou de traverse. Mais j'ai peur de ne pas savoir. Et de me tromper et de m'être trompée. Souvent.
Je t'envie un peu Jule, tu sais. De cette certitude tranquille qui filtre dans ton texte. De savoir. Que ton chemin est ton chemin et qu'il est pour cela bon. Je t'envie aujourd'hui. Mais te lire me rassure. Te lire me rappelle un chagrin et m'en console. Merci Jule.

Jule
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On m'a parlé un jour d'un article qui disait que sur les réseaux sociaux, les personnes ne "likaient" pas ce qui les touchait vraiment. Quand on lit quelque chose sur facebook, twitter ou autre, et que cela nous touche, personnellement, on s'abstient. On savoure, on se laisse toucher, on retient, se retient. On part, ailleurs.
Tu ne peux pas savoir à quel point je suis contente de n'avoir jamais 1000 likes ou 30 000 followers, mais d'avoir, de temps en temps, un mail, un commentaire comme celui que tu laisses aujourd'hui, qui me montre que mes mots, mes émotions, touchent, réveillent d'autres mots, d'autres émotions, qui me touchent moi-même. Merci d'avoir caressé mon coeur ce matin. Merci beaucoup.

Dress
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coup de cœur de la semaine
ceci est pourtant l'extrait de mon prochain article déjà en chantier, je prend tout de même le risque de le mettre ici.
quelques questions que je pose sur ma route
pourquoi n'ai je pas prise cette route?
pourquoi n'ai je pas abordé ce virage?
pourquoi n'ai je pas grimpée cette colline?
pourquoi n'ai je pas fais marche en arrière?
mais dans tout ça je sais que j'ai avancé et je sais que les plus belles erreurs sont celle qu'on commet pour soit
cet article m'a fait du bien