Parce que « feiern » (faire la fête) ne doit pas être un quotidien

20 décembre 2013

Parce que « feiern » (faire la fête) ne doit pas être un quotidien

Plantée sur le Ku’damm, devant les portes de l’Institut Français, la bibliothèque n’ouvrant qu’une heure plus tard, je décide de patienter au … sur la Kantstraße, à deux pas. J’espère y trouver Benoît, Steph ou Lars, bref, l’un des garçons pour me servir un thé discrètement et discuter un peu. Je passe les portes avec un peu d’appréhension, mais c’est bon, Lars est derrière le bar, Benoît en salle. Je m’installe sur mon tabouret habituel, Lars me tend un thé vert.

-Tiens, on nous a filé ça en extra, je sais pas ce que ça vaut.

Le palais des thés… Souvenirs français… Les mains pleines d’assiettes vides, Benoît me donne un léger coup de coude avant d’entrer en cuisine.

-Remise de ta soirée de samedi ? Comment va ta rose ? 

Je souris bêtement, change rapidement de sujet, questionne Lars sur Noël qui approche, savoure mon thé. Manque de le recracher dans la tasse. Mathieu est aussi en service. A quelques mètres de moi, de profil, prenant une commande. A la lumière du jour. Sobre. Première fois que je le vois depuis plus de trois semaines de silence. Son reflet, fantomatique, flotte entre les tables du fond, un pâle sourire sur son visage froissé. Il jette un œil vers le bar, me salue de la tête, surpris. Ma main a un soubresaut, mon cœur a un soubresaut, mes yeux se piquent de larmes. Il disparaît en cuisine. Il disparaît. Le visage droit et fier sur lequel j’avais tant écrit l’année dernière n’est plus, lavé, lessivé, remplacé par ce masque de douleur penché, aux traits tirés et bizarrement arrangés. J’ai tant écrit sur ce visage, des histoires de café, de monstres, de vin rouge, des histoires de désir, de sensualité. Un monstre dans mon café, métaphore d’une nuit, octobre 2012, Prenzlauer Berg, réalité d’aujourd’hui, décembre 2013, Charlottenburg. Il est debout, à quelques centimètres sur ma droite, plie des serviettes, mécaniquement. Je fixe ma tasse, mécaniquement, questionne Lars, mécaniquement, ris aux blagues de Benoît, tout, tout pour ne pas le voir, regarder au travers de son corps transparent.

-Mathieu, depuis quand tu n’as pas mangé ?
-Je ne sais pas.

Quatorze heures, je m’envole pour la bibliothèque, retrouve Kreuzberg et mon chez moi, prépare quelques tartes pour le restaurant. Seize heures, Mathieu est à ma porte. J’ouvre, l’estomac retourné, retourne en cuisine. Il est debout au milieu du salon, le regard perdu dans mon sapin, touche du bout des doigts une guirlande. J’approche un fauteuil, l’enveloppe dans une couverture, lui sert une part de tarte, du café, ne dis rien. Le ventre noué, les yeux brumeux, je détourne mon visage, fait durer la vaisselle.

-Je veux mourir Jule.
-Je sais.

Et je ne peux rien faire.

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