Parce que Berlin n’est pas plus safe

10 février 2014

Parce que Berlin n’est pas plus safe

Sous les carrés lumineux du gate...
©Le Berlinographe

(Dimanche) 7 h. Enfoncée dans le canapé du Gate, je ferme les yeux. Je hoche la tête, ma jambe s’agite, le rythme, la musique, et impossible d’oublier.

5 h. Sous les carrés lumineux du Gate, je transpire. Je danse depuis trois heures maintenant. Allers-retours dans les escaliers, Mathieu à mes côtés, et impossible d’oublier.

1 h 30. Descente du S-Bahn à Jannowitzbrücke, Mathieu m’attend dehors. Serrée contre lui, entre ses bras frêles, mon visage dans le creux de son épaule, je respire son parfum, essuie mes yeux sur son pull, le S-Bahn passe, repasse dans mon dos, et impossible d’oublier.

0 h 30. Assise dans un bar luxueux à Potsdamer Platz. Discussion animée avec deux réalisatrices australiennes. Conversation passionnante sur l’art, la création, ce qui nous assemble et nous sépare, et impossible d’oublier.

(Samedi) 23 h 30. Je marche sur le trottoir dans le vent sous la pluie. Un taxi s’arrête, on m’invite, j’ouvre la portière, soulagée, m’installe au chaud, mais impossible d’oublier.

23 h. Debout dans le Kino 1 de la Haus der Kulturen der Welt, j’applaudis à m’en brûler les mains. Ma première Berlinale, magique, le bon lieu, le bon film, la bonne personne, Marie, mais impossible d’oublier.

20 h. Debout dans le hall, j’attends Marie, nos places à la main, le regard dans le vide, car impossible d’oublier.

16 h. Assise dans mon fauteuil, café à la main, Léa et Cross en plein débat linguistique, je caresse les plis sur ma jambe, et impossible d’oublier.

13 h. Allongée dans mon lit, je fixe le plafond, les larmes aux yeux, je m’enserre dans mes bras, pense à la chaleur de Thomas quand je l’avais contre moi, mais impossible d’oublier.

5 h 30. J’éteins la lumière, ferme les yeux, essaie de dormir, mais impossible d’oublier.

4 h 30. Assise dans mon fauteuil, je fixe l’écran de mon ordinateur, me concentre sur les voix qui sortent des haut-parleurs, et sens mon corps qui tremble, qui tremble, qui ne peut oublier.

2 h 30. J’appelle pour la cinquième fois Marie avec mes doigts qui tremblent, entre mes sanglots, ma gorge nouée, elle décroche. Je raconte, mets des mots sur les larmes. Puis c’est la colère, la haine, les insultes, la surprise.
-Non Jule, t’es pas la seule. Moi aussi. L’année dernière. Mais c’était en journée. En mai.
-Quoi ?! Pourtant Berlin c’est sensé être safe, putain ! Jamais, jamais je n’ai eu peur ici, jamais je n’ai flippé en rentrant à la maison. Jamais ! Et putain, tu peux pas savoir comme je lui en veux pour ça ! Combien de jours il va me falloir pour plus avoir peur ? Combien ?!
-Je sais… Mais je ne crois pas que Berlin soit plus safe qu’une autre ville. Enfin, je veux dire, pour les femmes, je crois que ça ne change pas grand-chose.
-Oui. Voilà. Exactement. Plus safe oui, pour les mecs ! Pas d’emmerde, pas d’embrouille, pas de vol de téléphone. Mais nous, femme on est, objet on restera. À ne pas oublier.

2 h. Je remonte la Hasenheide. Dernier croisement, je vois ma porte à quelques mètres, puis plus rien. Sursaut. L’homme à deux mètres de moi, arrêté dans sa marche par le feu piétons vient de faire demi-tour et se rue sur moi. Son copain l’attend tranquillement. Je sens les pierres du mur dans mon dos, mes bras coincés dans ses mains, il me susurre du dégueulasse à l’oreille. Je sens ses doigts plantés dans ma fesse gauche. Je finis par le repousser, la gorge nouée je veux crier, mais je n’y arrive pas. Je me contente de le pousser encore, de toute ma haine. De mes yeux ahuris, je vois la surprise dans ses yeux, réflexe, je sors mon téléphone, et le vois s’écraser au sol. Tu fous quoi là ? T’appelles la police ? Son coude sur mon épaule, son pied sur mon téléphone, son sourire, son haleine. Sa main caresse ma joue. Je lis dans ses pensées. Du dégueulasse, toujours. Un vélo passe. Un homme sur un vélo. Libération. J’agrippe mon téléphone et me remets en marche, j’agrippe mes clés entre mes doigts, claque la porte du hall dernière moi, me précipite dans les 5 étages, ferme à double tour, m’effondre au sol. La marque de ses doigts sur ma fesse gauche.

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Commentaires

Pascaline
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Moi aussi l'an dernier au milieu de la nuit à Alexandrie. Le mec ne voulait pas me toucher. Il a juste pointé un flingue sur moi pour me piquer mon sac. J'ai collaborée. Je suis partie calmement sans me retourner, l'imaginant le flingue à la main dans mon dos. Il y a deux ans à Marseille, deux fois. En fin de soirée. Les deux étaient des minots, ils profitaient du fait que je sois une femme seule qui rentraient chez moi. Ils ont en profité tous les deux pour me toucher les fesses. A Dakar aussi, cette année, un mec a scooter à profité d'un moment d'inattention pour essayer de me piquer mon sac. En bandoulière, il était tellement bien accroché que j'ai décollé, et me suis retrouvée traînée sur le sol par le scooter. Plus de peur que de mal. Avant cela, je n'avais jamais peur. ça a mis du temps pour que la paranoïa parte, que je ne me retourne plus au moindre mec un peu chelou que je croise sur ma route à une heure un peu tardive. Il n'y a pas de ville safe ou non je crois, que des villes avec beaucoup de monde, plus ou moins cinglé, mais dont la majorité ne s'en prendra pas à nous. SURTOUT parce que l'on est une femme. Parfois, il y en a des plus fauchés ou des plus cinglés que les autres, qui n'hésitent pas à faire le pas. Il faut en avoir conscience, mais ne pas s'empêcher de vivre. Sinon ils auront gagné. Alors je n'ai trouvé qu'une solution : avoir conscience que ce sont des choses qui arrivent, mais aussi que la plupart du temps il ne nous arrivera rien. Merci du témoignage.

Jule
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Merci Pascaline pour ces récits. Ce sont des choses qui arrivent oui, mais je crois que c'est important, surtout en tant que femme, de le raconter quand ça nous arrive. Parce que ces agressions gratuites, ces prises de pouvoir de certains hommes sur les femmes doivent être dénoncées pour être combattues. Ce sont des choses qui arrivent, mais ce sont des choses qui ne sont pas normales.

Jean du Berlin
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Ça arrive aussi bien aux hommes! Et pour eux ce n'est pas plus simple! Les fous existent partout et n'épargnent personne... Ne réduisons donc pas ce problème aux sexes...
La desillusion peut faire plus mal que l'agression en soi. J'en est fait l'expérience. On n'y croit jamais j'usqu'à ce que ça nous arrive! La difficulté pour moi est de vivre avec les faits sans m'en laisser trop influencer même si j'y pense encore de tps en tps. Mes 1,80m et cours de Self défense ne changent rien au fait: je ne suis pas safe!

Pascaline
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Oui je suis d'accord avec toi. Je ne voulais pas minimiser.. Combien de fois je me suis dit que si j'étais un gaillard d'1m80 je n'aurais pas eu ces ennuies. C'est injuste et révoltant, et pour le dénoncer, expliquer ce que l'on ressent quand ça nous arrive est un bon moyen je pense. Même si ce n'est pas suffisant. Ce que tu as bien fait je trouve. Voici un film qui devrait t'intéresser : https://www.lidd.fr/lidd/9252-majorite-opprimee-quand-roles-masculins-et-feminins-sont-inverses

Jule
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En effet, très bon ce court métrage! Merci beaucoup pour le lien!

Berliniquais
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Bah non, malheureusement, Berlin n’est pas "safe", c’est une grande ville avec toutes ses histoires de drogues, de crime, d’exclusion, de violence parfois gratuite et sordide. J’ai été réellement ébranlé par la sauvage agression de "Jonny K." (comme l’appellent les médias allemands) à Alexanderplatz il y a deux ans. C’est aveugle, c’est gratuit, ça aurait pu tomber sur n’importe qui.

Malheureusement ça n’arrive pas qu’aux autres... désolé pour ce que tu as subi, et content que dans ton infortune tu t’en sois sortie "à si bon compte", si je puis me permettre.

Jule
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Bien sûr, je ne suis pas naïve au point de croire que Berlin était un paradis sans violence. Mais après avoir vécu dans le sud de la France, puis à Paris, j'avais senti une réelle différence à Berlin quant au regard des hommes. Jamais je ne me suis faite "branchée", sifflée, déshabillée du regard depuis que j'habite ici, et beaucoup d'amies françaises partagent ce sentiment. Alors le choc est d'autant plus gros. Et la déception.

Ahlem B.
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J'adore ton style!!! Tu as vraiment, vraiment du talent et une sensibilité qui transpire dans tous tes textes...

Jule
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Oh... Merci Ahlem B.! Venant de toi cela me touche beaucoup. Je viens de voir que toi aussi tu avais partagé le billet de Diglee. Ca fait du bien non de voir que les femmes parlent enfin, en parlent enfin, non?

Ahlem B.
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Oui!! Il le faut…! Le harcèlement de rue était une des premières thématiques abordées dans mon blog pcq au Maroc, c'est une calamité!!! Impossible de marcher sans entendre des milliers d'horreurs…

serge
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ce récit me perturbe... comme cela doit etre difficile de passer par ce type d'expérience... il ya encore beaucoup à faire pour que les femmes se sentent réellement libre dans nos sociétés patriarcales.
Dans mon avant dernier billet, je raconte comment une amie m'a dit : "je déteste prendre le bus". ce simple avoeu m'a tourmanté ... tout ça parce que dans les bus, les femmes se font harceler aussi...

Jule
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merci Serge! On a bien besoin de ce genre de message de la part de la gent masculine! Je file de ce pas lire ce billet.