18 août 2012

Pankstraße

Travailler d’amour.

Tirant sur sa cigarette avec délice et soulagement, Veronica m’explique qu’elle a décidé d’arrêter de fumer. Mais bon c’est difficile, surtout avec cet idiot qui lui a encore écrit dans la nuit. Je culpabilise un peu, enfoncée dans le fauteuil déglingué de la cuisine, car c’est moi qui ai lancé le sujet des relations amoureuses. Je culpabilise car j’aime, au fond, traverser le nuage de fumée qui émerge d’entre les lèvres pulpeuses de Veronica. Elle est italienne. Et terriblement sexy.
La conversation glisse doucement de l’amour vers le travail. Pas étonnant en réalité quand on pense que notre vie de jeunes adultes tourne essentiellement autour de la recherche de l’amour et d’un emploi.
Veronica me parle en anglais. Elle se débrouille bien. La grammaire laisse parfois un peu à désirer mais le discours est fluide et le vocabulaire pertinent.
Veronica vient tout juste de débarquer à Berlin pour un stage de six mois non payé dans une ONG. Le boulot n’est pas vraiment intéressant mais elle veut étoffer son CV. Elle aimerait bien trouver autre chose en fait mais ne veut pas décevoir ses parents. Toujours soutenue, toujours présents. Equation parfaite à mille inconnues que tente de résoudre, culpabilisant, l’adulte naissant.
Veronica parle anglais, français et russe. Elle veut apprendre l’allemand. Elle a fait du latin et du grec, du sport et aussi du piano. Elle a habité à Amsterdam et aux Etats-Unis, elle aime les enfants et puis s’amuser. Veronica veut être directrice de la communication dans un groupe international.

Veronica ne veut clairement pas être directrice de la communication dans un groupe international.

Veronica veut voyager et communiquer avec les personnes qu’elle rencontre. Voilà la différence, voilà la difficulté. Parce que ça ne rentre pas dans le listing des catégories socioprofessionnelles. Culpabilise jolie tête blonde, culpabilise.
Elle fait une pause quelques instants pour tirer une nouvelle bouffée de sa blanche cigarette. Son regard fixe avec désespoir le paquet de Camel tout près du cendrier.

« J’ai un journal, un carnet que je tiens depuis longtemps. A neuf ans, j’ai écris ce que je voulais faire plus tard : « Quand je serai grande, je voudrais que mon travail soit d’aimer. Love as a job »

Je reçois en plein cœur ce pathétique constat d’une enfant innocente. La jeune femme qui se tient devant moi a les yeux brillants de cette puérile naïveté. J’ai envie de la serrer dans mes bras et me laisse submerger par son aura grandissante. La lueur du briquet se reflète dans ses yeux et la flamme y brillera longtemps après la fin même de cette nouvelle cigarette. La lumière qu’elle dégage inonde la cuisine toute entière, la chaleur qu’elle libère m’entoure de ses doigts silencieux. Je me pelotonne un peu plus tout en la dévorant des yeux.

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