Comment nos os craquent dans le silence de la mort qui nous guette

1 juillet 2015

Comment nos os craquent dans le silence de la mort qui nous guette

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Il parle à mon âme dévastée. L’autre à mon cœur unifié.
Tous deux miroirs de moi, mais jamais toute entière. Morceaux de moi. Morceaux choisis.

Je suis noire, blanche, grise en fait. Mon âme dévastée est le vide de mon cœur unifié. Ma peau vibre, frissonne à la moindre brise. Mes doigts s’agitent, caressent, apaisent, ensorcèlent ce qu’ils frôlent. Et mon présent balance, entre mes deux réalités. Les murmures de l’un, les paroles de l’autre. La folie de l’un, la sagesse de l’autre. Les mensonges de l’un, les vérités de l’autre. Entre le cœur et la raison. Entre chien et loup, j’erre et pourtant me trouve.

Quand il me serre dans ses bras mon cœur résonne dans le néant de nos âmes. Mon sang pulse plus fort, chargé d’une encre noire. Quand il me serre dans ses bras mes pupilles se dilatent, le monde tourne et disparaît. Je me trouve à nouveau dans ces steppes arides, deux ailes dans le dos, ensanglantées. Quand il me serre dans ses bras mes os craquent, parce qu’il sert fort, trop fort. J’entends son souffle dans mon cou, j’entends ses cris, j’entends sa peine, sa souffrance qui cherche la mienne. Comme Mathieu à l’époque, il est le miroir de ma mélancolie. Mon frère d’âme. Mon frère. Relation dont la pureté noyée dans l’inceste révèle toute sa puissance dramatique. Mélancolia, ce monde où le corps de l’enfant morte se trouve ranimé par la présence d’un ange déchu. Bonjour, Jule, serveuse, écrivain et ange déchu pour vous servir. Ce monde qui me hante, m’aspire. Depuis combien de temps n’y avais-je pas mis les pieds? Plus d’un an, deux peut-être.
Quand il me serre dans ses bras j’entends l’ange qui sourit, ma bouche se tord dans ce sourire qui ne m’appartient pas.
Quand il me serre dans ses bras j’entends mon souffle ralentir. Présence rassurante de la mort qui nous guette.
Quand il me serre dans ses bras les voix qui me poussent vers l’avant se taisent. Je me noie dans le silence rassurant de la mort qui nous guette, nous contemple, nous enveloppe. Il faisait froid tout à l’heure près du canal, le soleil ne s’est toujours pas levé, mais dans ses bras j’ai chaud.
Quand il me serre dans ses bras je songe à ce qui nous attend. Des après-midi allongés sur des musiques sombres, dans des draps clairs, où le temps n’a aucun intérêt.
Quand il me serre dans ses bras je pense à l’autre. Je me dis qu’il n’arrivera jamais à la cheville de l’autre. Mais que l’autre ne saura jamais parler à cette partie là de moi.
Quand il me serre dans ses bras et que je pense à l’autre, j’entends l’ange qui grogne. Mon corps qui se tend, mon âme qui tremble, le noir qui coule plus fort dans mes veines. Celui qui m’a rendu la vie saura me la reprendre. Sans problème. En une seconde. Vis ta vie mais n’oublie pas d’où tu viens.
Quand il me serre dans ses bras je me souviens d’où je viens. Comme on se rend sur la tombe d’un être cher, je me recueille sur la tombe de l’enfant morte. Depuis ses bras, noyée dans sa souffrance et le silence de la mort qui nous guette, je prends le temps de caresser la tombe, là-bas dans les steppes arides. Plus il me serre contre lui plus la steppe prend vie. Enfermée en son corps je m’évanouis, disparais dans le vide, erre seule dans le sable. Quand il me serre dans ses bras je me souviens qui je suis. Une, entière. Grise. Quand il me serre dans ses bras je me souviens d’où je viens, qui je suis, pour mieux rejoindre les bras de l’autre, celui qui me dit où aller.

Alors avant de partir, avant de le rejoindre, cet autre, l’homme de ma réalité à venir, l’homme des promesses d’avenir, je me serre encore contre mon loup blessé. Je le serre dans mes bras, aussi fort qu’il me serre dans ses bras. Sous les étoiles, au milieu de la nuit, tremblant de froid et incapables de rentrer se coucher. Je le serre dans mes bras aussi fort qu’il me serre dans ses bras, aussi fort que nos désespoirs résonnent en nos corps frêles. Et nos os craquent dans le silence de la mort qui nous guette.

Et nos os craquent dans le silence de la mort qui nous guette.

Image d’illustration : « Black Steppe » de Patrick Cain. Licence CC

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