Pourquoi je me conjugue à l’imparfait

29 septembre 2015

Pourquoi je me conjugue à l’imparfait

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Et voilà. Je descends de mon vélo. Sous le soleil insolent de ce mois de septembre presque trop beau. Je tourne la clé dans la serrure. Ascenseur. Clé. Serrure. Porte. Chez moi. Je suis chez moi. J’ouvre grand la fenêtre pour me planter un bout de lumière dans le cœur. Je suis chez moi. Enfin. Je n’ai jamais eu autant de plaisir à entrer dans mon petit studio au dernier étage de cet immeuble étrange. Jamais autant eu de plaisir. C’est dire, je pars faire trois courses à pied. Histoire de renouer avec mes voisins, mes pavés, mon supermarché. Histoire de me rappeler qu’ils ont été là pour moi ces deux dernières années, et le seront encore. Eux.

Je me sens bien. Si bien. Presque autant que je me sens mal. Ambivalence qui me rassure. L’extrême opposé a toujours eu mon cœur. Perdus, mes yeux ne voient qu’à moitié, mon crâne étouffe sous le flot d’informations lumineuses, sonores, mais en même temps c’est bon de sortir du mensonge. Comme si je voyais vraiment. Difficilement mais vraiment.

Je ne suis pas parfaite. Ni dans mon travail, ni dans mon quotidien.
Mon amoureux n’est pas parfait. Ni dans son travail, ni dans son quotidien.
Mon corps n’est pas parfait.
Mes choix de vie ne sont pas parfaits.
Ma vie n’est pas parfaite. Ne l’a jamais été. Ne le sera jamais.

Rien de nouveau. Pourtant rien de nouveau. Je sais tout cela. Je peux citer tous mes défauts, les erreurs que j’ai commises, je peux citer mes peines, les horreurs que j’ai pu vivre, que j’ai pu voir, que j’ai entendues. Je peux citer ses défauts à lui, aux autres, à tous ceux qui ont partagé un bout de ma vie. Je sais, je sais que je ne suis pas parfaite, et que les autres non plus, et que personne ne m’a demandé de l’être.
Mais là je le vis. Je l’accepte, de tout mon corps. Je me conjugue à l’imparfait. Et dans le brouillard, dans le gouffre qui s’ouvre sous mes pieds au moment où j’accepte ces imperfections, où je plonge dans l’angoisse qu’elles impliquent, mon corps et ma pensée se retrouvent enfin, se réconcilient. Mon corps et ma pensée se retrouvent enfin. Se réconcilient.

Image d’illustration : « Stare into the abyss » de Eleni Preza. Licence CC

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Commentaires

Mélu
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C'est du haut de ma tour que je te lis. Du haut de mon donjon. Il me faut entrer dans la spirale des escaliers en bois craquant, me hisser de 52 marches exactement. Parvenir, enfin, chez moi. Un chez moi qui est... À mon image, à la tienne, imparfait, et pour cette imperfection, absolument parfait. Ambivalence dis-tu. C'est dans l'équilibre de ces contradictions que je distingue, de plus en plus clairement, je crois, le(s) sens (l'essence?).
Je te guette Jule, je guette tes textes. Parce que vois-tu, ma tanière est im-parfaite. Mais quand je descends consciencieusement mes 52 marches de bois craquant, que je pousse la porte qui me mène vers le dehors, derrière cette porte, sais-tu, ce n'est plus Berlin que je vois, entends ou sens. Ce n'est plus Berlin. Alors je guette, j'attends, des nouvelles de l'être aimé. Il n'y qu'à toi que je fais confiance. Dis-moi Jule, comment va la belle? Comment va Berlin? Que dit-elle? Qu'imagine-t-elle encore? Et ceux qui la peuple? Comment vont les arbres? Perdent-ils déjà leurs feuilles? Et la Spree? A-t-elle pris sa couleur d'automne? La brume est-elle revenue? Dis-moi Jule, toi qui retrouve la vue, raconte...

Jule
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Chère Mélu, c'est l'heure de l'automne, chacun s'abandonne à son ambivalence. L'arbre se fait vert et orange, mort et vivant, en repos, en action, comme chacun d'entre nous. Nous rêvons aux couleurs qui s'impriment dans nos yeux, nous prononçons tous la même phrase, que l'automne est beau, tellement plus beau qu'un été finalement, la magie a envahi le coeur de chacun, et nous râlons, du froid qui est là, nous l'accusons d'être là trop tôt, il est toujours là trop tôt, et l'adorons en même temps. Il est l'excuse des thés brûlants, des cafés trop sucrés, des gants, des bonnets à pompons. J'ai plaisir à briser la glace du bout de mon nez sur mon vélo qui va vite. J'ai plaisir à m'aveugler de soleil sur mon vélo qui va vite. L'automne et sa mélancolie.