Comment j’ai quitté Berlin pour la nuit

28 avril 2014

Comment j’ai quitté Berlin pour la nuit

les Kneipe berlinois, ces bars du temps du mur
©Le Berlinographe

Quand on vient à Berlin souvent on revient, et quand on y revient on y reste. Nous sommes beaucoup à raconter la même histoire. Et puis tous ceux qui y sont nés et n’en sont jamais partis. Martin, Mathieu, Thomas, Cross ou Max. Trente ans et plus de vie berlinoise. Changements de quartier tout au plus. De Charlottenburg à Wedding. Et encore. Il y a tout ici, la ville, la nature, les lacs, les parcs, les restos chics, les vieux bistrots, rien que tu ne trouverais ailleurs. Berlin, une mère, une sœur, une amie, toujours on y revient. Nous tous on y revient. On s’y pose, s’y repose, on s’y sent bien. On s’y cache, s’y enterre, on s’y noie aussi. Se laisse happer. On fuit parfois. Nous sommes beaucoup à raconter la même histoire. Ici on ne dit pas j’ai besoin de vacances, on dit je dois un peu quitter Berlin. Comme on fait un break, comme on fait une fugue, on doit un peu quitter Berlin, pour retrouver des valeurs, des buts, des choses qui nous tiennent, qui ramassent la flaque qu’on est devenus à errer dans ses rues, ses parcs, ses clubs. Savoir pourquoi déjà on est venu là, pourquoi on fume, pourquoi on boit, à quoi ça sert de passer deux jours à danser, et qu’est-ce qu’on cherche à oublier. Une réalité plus dure que la douce euphorie qui secoue les branches des arbres roses et verts dans ma rue. Le temps passe vite ici. Délicieuse euphorie du présent. Vivre au présent oui. Bien, beau, mais pas suffisant, une bulle de futur, une bulle de passé vient parfois faire du bien. Voilà les pensées qui m’animent ce soir, roulant sur le trottoir en direction des grands immeubles de la Potsdamer Platz. Je rejoins Martin. Ma bulle d’air de ce soir. A défaut de quitter Berlin je quitte mon quartier pour quelques heures. Besoin d’air après la traversée de quelques jours difficiles. Parce qu’il est parfois difficile de quitter Berlin, on finit par s’enraciner, s’ancrer, et ceux qui en auraient le plus besoin sont devenus trop faibles pour s’éclipser. Besoin d’air, oublier un instant ceux que je vois souffrir et qui me font souffrir moi-même. Mathieu, Cross, Max, Thomas, ces Berlinois seuls et solitaires, libres de leur geste mais aveugles dans leur prison enfumée. Libres de leurs gestes mais pas de leurs pensées, seuls et solitaires sous le soleil du printemps. Effrayés par cette lumière, enfermés à six pieds sous terre, en club, pour oublier. J’ai vu Mathieu pour son anniversaire, je suis passée chez lui sans penser l’y trouver. Quatre jours de fête derrière lui, il m’ouvre la porte en caleçon, le regard vide, le ventre creux. Ca t’embête si je fume, ça m’évite de gamberger. Voilà à quoi je pense maintenant que je descends la Straße des 17. Juni, la porte de Brandebourg dans le dos, traverse le Tiergarten. Artère touristique mais douce odeur de terre mouillée. La nuit est tombée, le parc est noir, propice à mon imagination hostile. Qui se cache dans ce parc, la nuit ? Je rejoins Martin, et mes pensées dérivent encore. Je vais mal, et je rejoins Martin. Ni Mathieu, ni A., ni Thomas, je rejoins Martin. Et je me dis que les grands valent mieux que les petits. Les grands comptent plus que les petits. Les grands seront là pour toute une vie. Vrais amis. Dérapage contrôlé. Joli vélo! Je souris, c’est Martin qui me l’a construit, réparé, donné. Qui m’a livré mon nouveau grand ami tout blanc. Je souris, et nous partons à travers Moabit. Une vraie bulle d’air dans mon Berlin. Moabit, quartier où je ne vais jamais c’est vrai, mais surtout une vraie bulle de passé. Tournée des bars est programmée. Je suis Martin de près, nous virons à la recherche d’un signe, d’une lumière où s’arrêter : là ! Vélos accrochés, coudes au bar, premier pfeffi, un, deux, trois, la menthe crisse dans ma gorge, je laisse les pièces sur le comptoir, nous repartons, roulons, j’éclate de rire. Deuxième Kneipe, du bois, des napperons, et des vieux Berlinois au bar, qui nous accueillent chaleureusement, parlent un langage que je ne comprends pas. Du Berlinois. Pfeffi, un, deux, trois, nous repartons. Soyez prudents ! Et nous roulons à nouveau, je n’ai plus froid, je suis Martin sur les trottoirs, dans ces rues que je ne connais pas, croise parfois la Turmstraße mais mes repères s’arrêtent là. Ici, un autre Kneipe, tournoi de fléchettes ce soir, je participe, ne comprend toujours rien à ce qu’on me dit mais continue d’enchaîner les Pfeffi. Bulle d’air mentholé dans ce pays lointain, les Kneipe berlinois, ces bars du temps du mur, où se retrouvent chaque soir ces familles recomposées, parce qu’on choisit ses amis, amis de boisson, amis d’un ancien temps, amis, vieux amis, grands amis. Martin à mes côtés.

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