Comment l’ascenseur se fit trou noir

© Chloé Desnoyers

© Chloé Desnoyers

Elle poussa la première porte. Elle avait du chercher ses clés longtemps avant de faire ce geste. Parce qu’elles n’étaient pas dans la poche avant gauche de son sac. Non elle n’y était pas. Pourtant elles y étaient toujours. Pourtant elle dormait soi-disant toujours chez elle. Alors les toujours il était temps de les oublier. Elle avait cherché dans la poche arrière droite, puis dans la poche arrière. Enfin elle les avait senties taper sur l’os de sa hanche. Elles étaient dans sa poche. Quand elle avait fermé la porte de l’autre appartement elle les avait enfoncées dans la poche de sa veste, sachant qu’elle les réutiliserait bientôt. Pour rentrer chez elle. Enfin. Trois jours, quatre nuits. Une éternité. Elle ne dormait jamais ailleurs que chez elle. Sauf quand elle partait chez sa grand-mère.

Sa grand-mère qui n’avait jamais dormi ailleurs que chez elle. N’avait jamais mangé ailleurs que chez elle. N’avait jamais quitté le village où elle s’était installée au lendemain de son mariage quand elle avait dix-neuf ans. Sa grand-mère n’avait jamais, et ce jamais pouvait se permettre de rester là, bien droit sur ses grandes lettres, jamais dormi ailleurs que chez elle. Sauf depuis ces quelques mois où elle était maintenant allongée à l’hôpital, à huit arrêts de bus de chez elle. Rayons. Cancer. Trois jours, quatre nuits passées chez sa grand-mère, dans le lit de sa grand-mère qui elle, dormait dans le lit blanc de l’hôpital. Trois nuits passées sur ce lit de bois. Littéralement de bois. Cinq planches clouées ensemble, et par dessus un matelas qui comptait autant de plumes. Elle avait mal au dos, elle avait mal aux hanches, ses os étaient rouges de douleur. Mais aujourd’hui elle rentrait chez elle. Elle poussa la deuxième porte. Elle avait du chercher la clé longtemps. Sur son trousseau, ses clés, celles de l’entrée, de la boîte aux lettres, du vélo, du deuxième cadenas du vélo, et puis de la cave où elle espérait y trouver son vélo justement quand elle devrait partir travailler tout à l’heure, et encore la clé de l’appartement, de la porte qui lui montrerait son salon, sa table, son lit, son piano. Elle avait du chercher la clé longtemps parce que sur le trousseau il y avait les clés de son bureau, les clés du portail et de la maison de sa grand-mère, les clés de la voiture de sa grand-mère, il y avait vraiment beaucoup de clés. Elle du chercher longtemps mais ça y est, elle entrait dans l’immeuble. Son sac sur son épaule lui faisait mal, la lanière tranchait sa peau. Il faisait chaud en centre ville, bien plus chaud qu’à la campagne, elle avait noué sa veste autour de sa taille en descendant du train, enlevé son pull et l’avait fourré dans son sac en toile de jute qui pesait lourd sur son épaule. Elle frissonna dans l’entrée de l’immeuble, un courant d’air froid montait de la cave. Elle appuya sur le bouton de l’ascenseur. Il émit un bruit. Tant mieux. Il fonctionnait. Inespéré. Dans cet immeuble rien ne fonctionnait jamais. L’ascenseur ne fonctionnait jamais, les livreurs ne sonnaient jamais, les portes de fermaient pas à clé, l’homme de ménage ne passait jamais. Et parfois un livreur sonnait, une femme de ménage nettoyait, et les portes se refermaient doucement quand on sortait dans la rue. Ce jour-là l’ascenseur descendait vers elle, pour la conduire au septième étage où l’attendait le lit mais surtout le piano. Elle avait eu beaucoup de mal à se concentrer ces dernières semaines. Le travail qui l’épuisait, le voisin qui recevait beaucoup. Beaucoup de femmes. Elle jouait mal. Mécanique. Elle ne « racontait pas d’histoire » lui aurait dit son professeur de piano. « Je n’entends rien là, rien du tout, qu’est-ce que tu essaies de me raconter ? ». L’ascenseur arriva. La porte intérieure coulissa, elle ouvrit la porte extérieure et poussa un cri. Comme une porte sur l’enfer. Comme une chute dans le terrier du lapin blanc. Noir, noir de peur. La lumière ne marchait pas. Cette horrible lumière dont s’étaient moqué tous ceux qui étaient un jour venus la voir au septième étage de cet immeuble où rien de fonctionnait jamais. Cette lumière qui « vraiment, n’allait au teint de personne », « un peu glauque, attend j’essaie de faire une photo c’est intéressant », « non vraiment je prendrais les escaliers, je préfère ». Cette lumière bleuâtre, pâle, glaciale ne marchait pas. L’ascenseur était plongé dans le noir, à peine éclairé par l’écran qui affichait le numéro de l’étage. Tant pis, elle était fatiguée. Ses os criaient au repos. Elle entra. Appuya sur le sept. La porte intérieure coulissa et frappa le montant en aluminum. L’ascenseur se mit en route. Aveugle, elle se laissa porter. Monter. Ses pieds pesaient lourd contre le sol qui s’éloignait. Son cœur battait vite, très vite. La Träumerei de Schumann qui l’attendait sur les blanches et noires de son piano résonnait de plus en plus fort dans sa tête. Troisième, quatrième étage, elle débordait peu à peu de notes, d’images bien claires dans le noir de sa tête. La Träumerei qui montait, la mélodie qui résonnait dans ce terrier exigu. La noirceur qui l’engloutissait, les tuyaux et les machines autour de sa grand-mère, le matelas sur les planches de bois, l’odeur de pourri dans le placard, les moisissures dans la cuisine, les toilettes… Et cette foutue Träumerei qui n’en finissait plus.

Au septième étage l’ascenseur s’arrêta brusquement. La porte s’ouvrit dans un fracas. Elle la poussa du coude, ne sentait plus la douleur, son corps se pencha en avant, elle vomit dans les plantes posées là. Son sac bascula sur le sol, renversant l’un des pots. Ses cheveux se mouillèrent de salive, ses yeux ruisselaient de larmes acides. Derrière elle la porte se referma, engloutissant les tuyaux, les blanches et noires, sa grand-mère dans ce lit sale d’hôpital. Quelqu’un avait appelé l’ascenseur à nouveau, qui redescendit dans le silence de la peur de la mort, dans le noir. Dans le noir.

Illustration ©Chloé Desnoyers

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