Parce que Berlin n’attend pas

Rideaux et jambe de bois

©Le Berlinographe

Mercredi soir. Fin des travaux dans mon appartement, accrochage final de rideaux, sensation intense d’un entre-deux entre un passé et un futur, pas un présent exactement, un silence teinté de satisfaction, instant mystique. Presque mystique. Douleur intense quand mon genou gauche a rencontré le coin droit de mon radiateur, descente d’un tabouret bancal. Malaise dans le U-Bahn, charmants inconnus, taxi, gentil médecin et beaux infirmiers dans une clinique de Prenzlauer Berg. Drôle de sortilège, à minuit mes pourboires sont devenus béquilles et attelle, mes économies ont disparu, laissant dans mon tiroir trois belles radios de ma rotule. Au revoir le week-end au ski, bonjour ami mon lit.

Dimanche. J’ai une jambe de bois. Je sens ma peau moisir sous mes bandages. Depuis mon fauteuil en osier je pense à ma douche, ruminant mon échec d’hier soir quant à y entrer. Nue, gelée, mon genou refusant de se plier pour enjamber le bord du bac. Glissade, tentative désespérée de me raccrocher au bord de mon lavabo, le fracas du miroir contre le sol, mon atterrissage réussi sur le siège des toilettes, le cœur en miettes. Et puis l’arrivée héroïque de mon Daniel, mon voisin sud-allemand, qui glisse sur le verre, manque de m’embarquer dans sa chute, explose d’un grand rire de père noël à vous faire peur et me tend une serviette. « Ach Jule, es ist trrès dancherreux, trrès dancherreux ! ».
Depuis mon fauteuil en osier je maudis mes chaussures à lacets, ruminant mon échec matinal quant à y entrer. Bonnet vissé sur le crâne, écharpe serrée sur mon cou, et mes deux bras tendus par-dessus mon attelle, mes doigts effleurant à peine mes chevilles. Debout, allongée, en quinconce, rien à faire. Je reste une va-nu-pieds. A l’avenir, multiplier mes efforts en cours de yoga…

Lundi. « Tu peux écrire », « tu peux finir de relire ton roman », « tu pourrais demander à ton « date » de venir jouer au docteur avec toi ». Laissez-moi réfléchir… Ecrire. Ecrire sur les merveilleuses aventures que je vis dans mon appartement ? Sur ces merveilleuses rencontres que j’ai faites en quatre jours ? Je n’en suis pas encore à appeler mes moucherons par leur prénom désolée. Achever la relecture de mon roman. Impossible, je ne supporte plus mes personnages et leur manie de parcourir Berlin en long en large et en civière à la recherche d’émotions fortes. Et le meilleur pour la fin : appeler mon « date ». A quel moment avez-vous lu que j’avais réussi à rentrer dans ce foutu bac à douche ?
Encore quatre jours à boiter.

Mardi. Je vois Berlin à ma fenêtre et je brûle de rester en arrière. Berlin, elle, ne cesse de bouger, d’avancer, de sautiller tel le faon dans la forêt. Moi je suis l’idiote de biche qui gambade imprudemment le nez au vent et se fait descendre par le chasseur. Berlin se transforme, sans arrêt, Berlin n’a pas de béquille. Moi si, et je reste en arrière. On ouvre un café à Neukölln, on fête une crémaillère à Reinickendorf, un anniversaire à Prenzlauer Berg, et je reste en arrière. On découvre des films d’auteur à Rummelsburg, on boit des verres à Kreuzberg, on prend le soleil au Schäfersee et je reste en arrière. On mange polonais dans la Grünberger Str., on prend l’apéro dans un théâtre et on finit au Kater Holzig, qui va fermer. Comment ça qui va fermer !? Et je reste en arrière !?!

Pourquoi ai-je l’horrible impression que Berlin rompt avec moi ? Que mon absence signe mon expulsion. Je jure que je suis prisonnière, je ne t’abandonne pas, je n’abandonne personne. Ne me laisse pas je t’en supplie. Promis j’arrêterai de cracher sur les balades à Unter der Linden, je te pardonne de n’avoir toujours pas fini les travaux sur la U6, je ne dirai plus rien sur les retards de la Ring Bahn, je pardonne ta froidure, le vent qui te traverse en permanence, je ne marcherai plus jamais sur les pistes cyclables, je regarderai en descendant du tram, je ne montrerai plus de faux tickets aux chauffeurs de bus, je te promets de faire le tri dans mes déchets, je jure que je prendrai du temps pour Moabit, Schöneberg, et tous ces quartiers où je ne vais jamais, promis je développerai mes films et publierai mes plus beaux clichés de toi, je t’en supplie Berlin, ne me laisse pas en arrière. Je meurs de rester en arrière. Derrière mes fenêtres. Viens me chercher…

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