Parce que Berlin, c’est la maison

La Kammermusiksaal respire, grandiose, inspire, belle, juste belle.

©Le Berlinographe

Il y a de bons moments. Il y a de belles personnes. Et puis il y a ces bons moments qu’on partage… avec de belles personnes.

Il y a deux mois, je recevais deux invitations pour le récital de Paul Badura-Skoda à la Philharmonie. Du piano, belle perspective, et deux mois pour trouver quelqu’un avec qui y aller… L’occasion d’un premier rendez-vous… Ou d’un deuxième… Qui sera l’heureux élu rencontré d’ici là ?
Réveillée ce matin par le rappel de mon téléphone : Dans 10 heures, Philharmonie. Et pas de « date ». Seule dans mon lit. Une pensée pour Thomas, ça lui aurait peut-être plu… Mon téléphone vibre, appel de Cross :

-Tu fais quoi ce soir ? Nuit au Chalet ça te dit ?
-Non mais la Philharmonie, ça te dit ?
Silence à l’autre bout, j’attends un peu puis devance sa probable question :
-Pour un récital de piano, Cross, pas une soirée électro…
-Ah je me disais aussi ! Piano tu dis ?
-Du Chopin, tout ce qu’il y a de plus classique, aucun remix à l’horizon.
-Bah ouais, ok ! ‘Suis jamais allé.

20h00. Je rejoins Cross, bloc E, rang 2, place 7. C’est marrant, je connaissais la fille à l’entrée, elle nous a surclassés ! Je ris. Finalement, de la scène électro à la scène de la Philharmonie il n’y a qu’une cravate. Je me laisse tomber dans mon fauteuil de bois et me laisse submerger. La Kammermusiksaal respire, grandiose, inspire, belle, juste belle. Le Beau quand il est Juste sait faire le Bien. Sourire.

-C’est sûr que ça change du Chalet, hein !
Oui, c’est sûr. Quelques minutes plus tard, les lumières s’endorment, les claquements résonnent, les notes. Je me perds dans les notes. Mes pensées dérivent, plaisir de la musique classique… Mes nuits avec Thomas, les livres et le bois, Allan, le champagne d’hier, le chat qui meurt sous la fenêtre, Martin qui se perd, les sourires de Mathieu, il y a longtemps, et puis Chopin, Chopin et la Waltz Op. 64 n°2, frissons, frissons.

C’est la pause. Mes yeux dérivent encore, jusqu’à Cross, à ma droite.

-T’en veux ?
Devant mon nez, un énorme bretzel au fromage, acheté à l’entrée de la Philharmonie. Vous avez dis cliché ? Retour brutal dans mon fauteuil, mais délicieux retour au réel. Je ris à nouveau, me délecte de ce mélange de sentiments, si fort, si beau. Il n’y a qu’ici que mon cœur vit à cent à l’heure, saute et trébuche, de sentiments en ressentis, toujours sentir, faiblir, sourire, toujours sourire.

Les lumières s’endorment à nouveau, le piano s’éveille et je repars, Cross avec moi, son bras contre mon bras, plaisir du partage, le bon moment, l’instant juste. J’ouvre les yeux au son d’un murmure, celui de Paul Badura-Skoda qui nous présente le dernier morceau, la Symphonie n°9 en ut majeur, D. 944, le testament de Schubert, der Abschied, composée alors qu’il ne lui restait que six semaines à vivre. J’ai appris ce morceau dans ma jeunesse, je le comprends mieux maintenant, soixante ans plus tard. Rires amusés dans la salle. J’écoute, concentrée, plus attentive que jamais. Moi aussi je le comprends un peu, parce que ce soir surtout, il y a un goût de fin dans ma bouche. Mon corps tremble depuis trois jours, quelque chose a changé, quelque chose doit changer. Presque six mois exactement que je vibre au son de la capitale, chaque jour, chaque nuit, chaque seconde. Demain je rentre en France. Et avec mon avion s’envolent les quelques habitudes de ce premier quotidien. A mon retour, plus de Max, plus de restaurant, certainement plus de Mathieu, moins de Martin. Sept pages de pause, et un nouveau chapitre. Le deuxième, certainement pas le dernier. Nouveaux personnages, je les connais déjà, féminins cette fois, et n’en ai pas encore parlé. Sourire. Et puis cette fenêtre, qui me brûle, m’aveugle, m’obsède. Foutue fenêtre que je connais trop bien, ce vide derrière toi qui m’appelle, m’attire. Ce deuxième chapitre commencera par une chute, plonger, plonger au corps de mon cœur, écrire, écrire, écrire. Un exil, pour un deuxième roman. Vivre Berlin comme à l’origine : en écrivain. Applaudissements, départs, Cross enfoncé dans son fauteuil tourne la tête vers moi. Regard sur mes doigts qui s’agitent, il a compris.

-Eh Jule, c’est qu’une semaine hein ! Mardi, tu reviens à la maison !
Je souris, émue. A la maison. Exactement. Qu’importent les changements, qu’importent mes vies, mes choix, mes délires. Berlin. La maison.

Un commentaire