Parce que lundi tout a changé

©Le Berlinographe

Mille phrases me viennent pour commencer ce texte. D’ailleurs cette phrase-là n’est qu’une de ces mille phrases. Tout se mêle. Parce que je suis loin, entre deux eaux. Entre la réalité de mes personnages et ma réalité à moi. Moment terrible de redescente. Alors je vais écrire toutes ces phrases dans le désordre. Thérapie à moi.

L’écriture c’est ma drogue.
C’est ma drogue parce que je monte, je plane, et je redescends. Et la descente est dure.
Mais j’adore ça. Putain qu’est-ce que j’aime ça. D’ailleurs j’en ai les larmes aux yeux. Et d’écrire que j’en ai les larmes aux yeux merde ça me fait pleurer. J’adore ça. J’adore ce processus. Et puis j’adore en parler. Lundi j’en ai parlé à Samuel, c’est un mec que j’ai rencontré. Rien de fou, il s’en va dans quelques semaines à l’autre bout du monde. Juste un mec comme ça. On buvait un verre, enfin plein parce qu’on a bu jusqu’à trois heures du matin, et à un moment je lui parle de ça. De pourquoi je voulais partir loin. Pour écrire un roman. Que pour des trucs courts ça va je gère à Berlin. Mais pas pour un roman. Parce qu’il me faut le temps de monter, de planer, et de redescendre. Et que c’est compliqué de faire ça comme ça dans la journée entre deux rendez-vous ou avant d’aller bosser.

J’adore ça. J’adore quand ça me prend. Mais avec l’âge c’est de moins en moins passionnel. Comme les histoires d’amour j’ai l’impression. A part dans les films ça n’existe plus trop après trente ans les coups de foudre. Quand j’avais vingt ans j’ai rencontré Antoine. On s’est embrassé sur un rempart à Avignon, on a fait l’amour le lendemain sur un matelas par terre, et trois jours après on se disait je t’aime. On fait plus ça après trente ans. C’est con parce que moi j’adore ça. L’écriture c’est pareil. Y a deux ans ça me prenait comme ça. D’un coup j’écrivais. J’étais obligée d’avoir toujours un carnet dans le sac et un stylo. Sinon c’était horrible, j’en pleurais. Tout s’écrivait dans ma tête très très vite. J’adorais raconter ça. J’adorais expliquer comment ça me tombait dessus, comment j’écrivais, vite, vite, très vite. Et puis je fermais le cahier d’un coup. Comme un plaisir interdit. Et je relisais le lendemain. Et c’était comme si je n’avais jamais écrit ça. Comme si c’était quelqu’un d’autre. Beaucoup de copains sont surpris d’apprendre que je ne retouche jamais mes textes (juste les fautes d’orthographe). Que tout sort tout seul. Et puis ça a diminué. Depuis quelques temps, moins d’un an mais quand même, ça ne me tombe plus dessus. Faut du temps. Faut que ça monte. Faut que je me mette en condition. Un peu comme les clubs. Il y eut un temps où j’y allais comme ça. Fraîche, toute mignonne, toute fraîche et saine. J’étais la fille en transe, transpirante, les yeux fermés qui dansaient des heures, et qui pourtant ne fume pas, ne boit pas, ne prend pas de drogues. Et tenait toute la nuit.
Et plus maintenant. Alors je sors moins. Comme j’écris moins. Parce qu’il me faut de l’aide pour entrer dans cette transe.

Et puis lundi tout a changé. Parce que ça fait des semaines que je plonge, dans un abîme qui n’est pas l’habituel songe, non, un abîme inconnu. Qui me stresse. M’angoisse. Pour libérer le mal rien ne vaut du bon chamanisme. Aiguilles tout ça, faire sortir le mauvais esprit. Le maître a dit : « Je peux voir votre langue ? » Puis un silence. Puis : « Moi je ne vais vous demander qu’une chose Jule. A partir d’aujourd’hui, plus d’ecstasys, plus d’MDMA, plus de speed. Le reste je m’en fous, mais ça c’est fini. »
Alors c’est fini. Et putain qu’est-ce que c’est bon. J’entends un rire en moi depuis lundi. Un rire qui dit « hahaha t’as failli partir loin, t’as failli me décevoir Jule, mais c’est bien tu t’es rattrapée à temps ».

Berlin c’est une ville horrible, une ville dangereuse où on coule doucement. On est plein à le dire. Faut partir de Berlin assez souvent pour ne pas couler. On se laisse glisser comme ça. Vrais sables mouvants, et les années passent…
Lundi j’ai arrêté de croire que j’ai plus de valeur en traçant des lignes blanches. Lundi j’ai arrêté de croire que je rends hommage à ma souffrance en passant la nuit au Berghain. Et ma souffrance me rend hommage aujourd’hui. Mercredi j’ai pris mon cahier. Vendredi mon ordi. J’ai créé un nouveau dossier, un nouveau document Word. Et voilà deux soirs que j’écris.

Alors oui, c’est dur. Oh qu’est-ce que c’est dur. Cette montée, qui commence en début d’aprèm quand je décide plus ou moins inconsciemment que ce soir j’écris. Ce moment où je sais qu’il faut y aller. Je mets mon casque, ma playlist « écriture » sur Spotify. J’écoute Soley et Dillon, je garde Archive pour le milieu du roman… Et puis j’y vais. Je pars, loin. Je déconnecte. Enveloppée dans une couverture, le dos au chauffage.
Ce soir j’ai arrêté dès que j’ai senti venir une pause. Parce que malheureusement je ne suis pas libre. C’est déjà dingue que j’y arrive. Sans être partie de Berlin. Dingue que j’arrive à écrire dans mon chez moi. C’est marrant, je me rends compte que néanmoins, j’écris depuis le seul endroit dans mon appartement où je ne suis jamais. Un bout de sol de 40 cm2 au fond à gauche. Un ailleurs quand même.
Mais même si c’est dur, Dieu que c’est bon. De renouer avec ça, avec ce monde-là, avec cette Jule-là. Profonde. Renouer avec ma souffrance.
Le peintre qui me disait un jour « ta souffrance elle sera toujours là, elle te nourrit. T’en fais pas. »

Alors je la caresse, l’approche doucement, l’apprivoise. Sans me faire bouffer.
Le plus dur c’est donc la descente. Quand je ferme le document à contrecœur. Et passe une heure à réintégrer doucement le monde réel. Droguée à l’émotion pour de bon. Je cherche à ressentir du fort pendant cette descente. Je fais des trucs bizarres comme écrire à un ex. Le regrette le lendemain bien sûr, mais tant pis. Autant m’y habituer. Je ne vais pas l’écrire en trois jours ce roman, trois semaines c’est possible à ce rythme. Mais je risque d’en faire des trucs bizarres, des conneries, pour ressentir dans la vraie vie une infime partie de ce que je ressens dans ce monde qui n’existe pas. Quelque part dans mon cœur, mon cerveau, je ne sais pas trop ce qui écrit chez moi. Mon inconscient conscient sûrement. La Jule qui a morflé et qui transforme à travers les documents Word.

Voilà, ça va un peu mieux. Je vais glander sur le net. Voir les nouveautés de la Page Pute de Brain tout ça tout ça. Changer de musique doucement, et aller me coucher peut-être, quand je serai sûre que je n’emporterai pas dans mon lit des bouts de mots qui n’ont rien à y faire.

8 commentaires

  1. Cédric · janvier 18, 2015

    Si si… après 30 ans ça existe les coups de foudre. A 33 ans je viens de rencontrer une femme avec qui c’est magique, à me dire que je n’avais jamais vraiment aimé auparavant… c’est comme une seconde vie, après celle où j’ai été papa et « mari » pendant 10 ans… et je ne m’y attendais pas…

  2. sylvainj · janvier 18, 2015

    C’est un texte très fort !

  3. fatiana · janvier 18, 2015

    :)

  4. Dieretou
    Dieretou · janvier 18, 2015

    Joli, et vivant. Tout s’accorde gaiement (où tristement). Je m’y retrouve de nombreuses fois. Moi j’ai ecrit une quarantaine de pages (roman) et je n’arrive plus à avancer. Comme si l’histoire s’échapait de ma pensée, comme s’il n’ y avait plus trop de passion.
    Pourtant écrire et rêver c’est ce que j’affectionne le plus.
    Je ne crois pas que ce soit une question d’âge, je n’ai que vingt-un an sinon.
    Allez j’arrête de raconter ma vie (mais c’est le genre de billets qui en donnent envie) :-D

    Très beau texte, ;)

  5. René Jackson Nkowa
    René Jackson · janvier 18, 2015

    Après 30 ans, on peut toujours avoir le coup de foudre. Enfin, je crois, j’ai pas encore 30 ans. ;-)

    Beau texte. Et assez complexe. Un véritable bombardement de sentiments opposés. Finalement, tu n’y fais pas le tri. Tu nous laisses nous y coller nous-mêmes.

  6. Jule
    Jule · janvier 18, 2015

    Sadique que je suis!

  7. mandanye
    mandanye · janvier 18, 2015

    super texte ! belle écriture très originale

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