Parce que cette fois, pas d’homme à la mer

nager

©Le Berlinographe

C’est la première fois que je ne peux pas fuir. Que je ne peux pas jeter l’homme à la mer, décrocher les canots, couper les cordes, et le laisser dériver pendant que je fonce, sans un regard en arrière, les cheveux emmêlés par le vent.
C’est la première fois que je ne peux pas jeter à la corbeille. Prévenir, jeter, vider la corbeille. Ouvrir une autre page, avancer.
Pourtant j’avance. Nouveaux amis. Nouveaux projets. De bons amis. De beaux projets. J’ai même commencé à nager. Trois fois par semaine, dans mon maillot décathlon, acheté quand j’avais dix-sept ans, je nage sous les alcôves de Neukölln. M’épuise. Sens mon corps qui se muscle, plus fort, plus présent. Tout est plus présent. Tout. Surtout sa présence à lui.
Une fois par semaine, il passe la porte du restaurant. Une fois par semaine je le frôle, le croise, lui lance des informations sur ses tables, mes clients, à contrecœur. Parfois des larmes plein les yeux, parfois des éclairs dans la voix. Je résiste à l’envie d’écraser sa tête contre le mur, faire tomber les assiettes bouillantes de ses mains, je pleure parfois, dehors, dans la cour. Alors qu’il ne me manque pas. Que chaque soir je retrouve avec plaisir mon nid de bois, ma couette, mes bougies, mon roman. Gestes rassurants, lit rassurant, bien loin du drame intérieur que je vivais avec lui.
Alors pourquoi cette haine qui explose en moi, m’empêche de respirer, pourquoi ces larmes quand il passe la porte, pourquoi ces insultes que je rêve de lui balancer? Parce qu’il est le premier à rester. Parce qu’il est le premier que je ne peux pas jeter. Que je ne peux pas supprimer de ma vie. J’avance, je fonce, sans un regard en arrière, les cheveux emmêlés par le vent de la mer, mais il est devant moi. Il est toujours devant moi. Quelque part sur le navire de ma vie, il est là. Il surgit. Il me regarde. Il me sourit. Il n’oserait pas me toucher mais je sens qu’il en a envie.
Et cette haine, cette tristesse, ce désespoir en fait, ils ont tous vingt ans. Vingt ans de colère contenue. Vingt ans que je tranche les cordes des canots de sauvetage, que je laisse ceux qui m’ont fait du mal à la dérive, sans les détruire, sans rien leur dire, simplement les couper de ma vie, en une seconde. Sans un regard en arrière, ils n’existent plus.
« Je t’admire, c’est fou comme tu es capable de passer à autre chose à chaque fois, si vite, c’est génial ! »
Non. Ca ne l’est pas vraiment. Ca ne l’est plus vraiment. Parce qu’aujourd’hui mon corps tombe. Malade, vidée, incapable de manger, car emplie, emplie de terreur et de haine, de tristesse et de solitude, de désir de vengeance quelque part, vingt ans de colère et de reproches tus. A tous ceux que j’ai aimés et qui m’ont fait du mal, amis, famille, à qui je n’ai rien dit, à qui personne n’a rien dit, et qui s’en sont sortis. Juste sortis. Pendant que j’agrafai mes blessures à la va vite.
Chaque soir qu’il passe la porte du restaurant, que mes poings se serrent et mes yeux s’emplissent de larmes, que mes pensées les plus noires se déchaînent et les mots les plus vulgaires frémissent sur mes lèvres, mon cœur bat plus fort, parce que je l’ai aimé. Parce que j’aimerais qu’il sache que je l’ai aimé. Parce que j’aimerais qu’il sache qu’il m’a blessée. Qu’il me donne un mot, un regard, avant de sauter du pont, de nager loin, loin de moi.

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