22, Catherine Street

Au 22, Catherine Street, New York, une femme a été remarquée en train de danser dans la rue. Cette femme, c’était moi.

Il y aura sept nuits. Celle-ci est la première

Le spectacle commence dans cinq minutes. Elle cherche la billetterie. Traverse le jardin, demande au bar, retourne vers l’entrée, remonte la pente, redescend, se retourne, il apparaît. Huit ans après il est. Et il est là.

Regard bleu

Je suis assise sur la deuxième chaise en partant de la gauche, troisième en partant de la droite et devant moi, à trois rangées de chaises, l’estrade, et sur l’estrade ce regard. Ce visage tourné dans ma direction. Ces cheveux bruns. Ces yeux bleus mais un voile. L’alcool ? L’hiver ? Sur l’estrade ce regard.

Des hauts, des bas, des trains

Lundi tout a changé. Lundi, mardi, mercredi, jeudi et puis aujourd’hui, vendredi, le réveil a sonné à 7h55. Le petit déjeuner était prêt à 8h15. Les dents lavées à 8h55, et à 9h08 le S-Bahn quittait le pont. Cette routine dure depuis cinq jours, et voilà cinq jours qu’entre 9h08 et 9h31 elle affiche sur le visage une lumière ancienne et délicieuse, de la couleur des ampoules qu’on a depuis toujours et qu’on s’étonne de ne jamais remplacer.

Le bain

Elle avait réussi à le mettre dans un bain. Il détestait les bains. Il avait toujours détesté les bains, et voilà qu’il était nu dans l’eau trop chaude qui bientôt serait trop froide.

Exponentiel

Elle ouvrit les yeux, la chambre était plongée dans le noir. Les oiseaux s’extasiaient au-dehors. Elle souleva la couverture, posa ses pieds sur le sol et alla ouvrir le rideau. Dans le champ, Paul, le voisin, lui fit signe sur son tracteur.

Emmanuelle Pagano – En résonnance

Elle va venir. Elle est sûrement sur la route. Dans sa voiture une place. A deux on est déjà trop serrés. Trop de souvenirs, trop de malaises. De non dits sans doute. Elle va venir.

Ta maman va arriver, on l’a appelée ce matin.
Je n’ai pas eu la force de dire à l’infirmière que non, elle n’allait pas venir. Enfin si, mais mal à l’aise. Pleine de souvenirs et de doutes. Je ne l’ai pas dit. C’était trop tard de toutes façons.

Vous vous rappelez ce qui s’est passé ?
Etrange ce soudain vouvoiement. C’est vrai que je fais plus que mon âge. C’est toujours moi qu’on envoie acheter l’alcool.

Parole d’objet

Je crois qu’elle ne m’aime plus. Elle ne m’a pas souri depuis des jours, cinq, j’ai compté. Cinq jours qu’elle ne m’a pas touché. Est-ce que c’est moi ?

Ouvrir le bal

Les gens qui se pissent dessus elle pensait que c’était que dans les films. En général c’est le moment qu’elle choisit pour quitter la salle. Parce que pour en venir à se pisser dessus, il faut vraiment avoir peur. Faut en arriver à craindre ce qui va suivre d’une telle force que le corps s’oublie lui-même. Alors en général Naye quitte la salle. Ce qui suit elle l’entend dans la bouche de ceux qui sont restés et qui racontent en sortant, quand ils remontent les quais jusqu’à chez eux. La torture, le viol, les coups tout ça, avant elle ne les connaissait qu’en mots. Et puis frapper, torturer, violer quelqu’un, ça relevait du film de ses nuits. Jusqu’à maintenant en tout cas. Jusqu’à ce soir.

Elle l’aime

Elle pleure parce qu’elle l’aime. Parce qu’il l’aime sûrement lui aussi. Ou plus. Ou il ne l’a jamais aimé. Mais qu’importe, elle l’aime et ça ne marchera jamais.

Pourtant elle ne le déteste pas

Ca fait sept mois. Sept mois qu’elle n’a pas glissé un pied sur son parquet sombre. Sept mois qu’elle ne s’est pas allongée sur son tapis, sept mois qu’elle n’a pas arrosé le basilic qu’ils avaient planté ensemble. Sept mois qu’elle n’a pas senti la…

Le vieil homme et la fille corail

La musique résonne dans ses oreilles. Il est resté debout, même s’il est fatigué de sa nuit, fatigué de sa nuit passée à rendre la monnaie à des gens qui n’auraient pas dû être au volant de toutes ces voitures qui ont besoin d’essence. Il déteste les dimanches matin. Il sait que sur tous ces gens à qui il rend la monnaie, tous ces gens qui achètent cafés, thés, bonbons pour se réveiller, un, au moins, n’atteindra jamais sa destination. Certains s’y prennent parfois à trois fois pour lui tendre assez d’argent, encore dans les brumes de la soirée de la veille. Qui n’en finit plus. Qui n’en finira pas. Il est midi, l’heure de rentrer faire la sieste. Il a mis son casque sur les oreilles, celui que lui a offert sa nièce à Noël. Un casque de marque Bose. Le meilleur paraît-il. Il n’en sait rien, mais ce qu’il sait, c’est que le son est diablement bon. Une fois qu’il pose ce casque sur ses oreilles, il sent la nuit s’en aller, il ne pense plus à tous ces gens bourrés au volant de leur voiture pleine d’essence à brûler, il ne pense pas non plus à la douceur du canapé qui l’attend, il vit la musique. Sa musique.